La cité minière de Djerissa 1887-2017 Genèse, évolution et devenir à travers l’urbanisme et l’architecture.


04 | 2017
La cité minière de Djerissa 1887-2017
Genèse, évolution et devenir à travers l’urbanisme et l’architecture.

Ammar Leila et Hayet Badrani(*)

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Résumé

Les développements qui suivent se situent dans le contexte de l’Industrialisation des cités minières du Maghreb aux XIXe et XXe siècles. L’industrialisation du monde s’accélère au XIXème siècle. Elle favorise l’intensification de la production, la mutation des techniques et l’avènement d’une nouvelle discipline du travail. Dès le début du XIXème siècle, pour les économistes libéraux comme pour les théoriciens socialistes européens, l’industrie devient la source de l’émancipation et l’industrialisation une nouvelle idéologie.
Le développement des mines et de l’extraction des minerais et des énergies fossiles au XIXème siècle s’est accompagné de la mise en place de cités et de villages miniers. Ces cités industrielles connaissent des évolutions diverses et des formes spatiales organisées en corons, entités singulières dans des ensembles monotones, hiérarchisés et ségrégués, dont le cœur du système, élément moteur de l’ensemble est la fosse et son carreau.
Dans le contexte du Maghreb en situation coloniale, l’implantation des Européens a eu pour conséquence une mainmise des colons sur une partie des meilleures terres de ces pays, mais aussi, l’exportation des ressources du sol au profit de sociétés étrangères.
Ces ressources avaient été prospectées très tôt et exploitées rapidement.
En Tunisie, les mines de fer de Djerissa découvertes en 1887 et exploitées à partir de 1890 étaient sous le contrôle de la Compagnie algérienne de Crédit et de Banque, qui représentaient la Banque de l’Union parisienne. Djerissa, à 50 kilomètres de la ville du Kef, est un lieu dit du nom de Henchir Hadid d’origine berbère, organisé autour de  terres agricoles et de pâturages. C’est à l’histoire, à la genèse et aux spécificités de ce site de gisement minier de fer (1887),  que se consacre cet article. La cité minière de Djerissa est envisagée dans sa genèse et son évolution de la fin du XIXème siècle à nos jours. Les mécanismes de formation urbaine, la morphologie, les tracés et les typologies de logements ouvriers sont ici analysés. Les enjeux du présent et la lente décadence de Djerissa à partir des années 1960 sont évoqués et soulignés ainsi que l’impact environnemental de la cité minière. L’évolution contemporaine récente est significative des régressions mais aussi des potentialités d’un site industriel patrimonial à préserver et à mettre en valeur.

Entrée d’index

Mots-clés : Cités minières, Industrialisation, Tunisie, Djerissa, XIXème et XXème siècles, Maghreb.

Plan

Introduction
1-Le chemin de fer et la ligne de Djerissa : la mise en place du réseau de transport colonial
2-Cadre géographique et historique,Djerissa au XIXème siècle
3-La mine : le minerai, la galerie souterraine et les installations du carreau
4-Genèse et évolution du tissu urbain : mécanismes, acteurs et formes urbaines 1907-1956
5-Evolution historique et urbaine de 1905 à 1956
6-Morphologie urbaine, tracés viaires et organisation spatiale, les espaces publics, les corons
7-Principaux équipements publics
8-Djerissa aujourd’hui, la lente décadence de la cité minière
Conclusion

Texte intégral

Introduction

I- Industrialisation, cités minières et contexte maghrébin aux XIXe et XXe siècles

L’industrialisation du monde s’accélère au XIXème siècle. Elle favorise l’intensification de la production, la mutation des techniques et l’avènement d’une nouvelle discipline du travail. Dès le début du XIXème siècle, pour les économistes libéraux comme pour les théoriciens socialistes européens, l’industrie devient la source de l’émancipation et l’industrialisation une nouvelle idéologie.
Autour de 1830, l’expression révolution industrielle est forgée en Europe pour rendre compte du caractère brutal et radical du processus. L’industrialisation et ses machines perfectionnées en viennent à symboliser la « société moderne » et sont l’emblème de l’ascendant que l’Europe avait acquis sur le reste du monde. L’industrialisation née en Europe de l’ouest s’est, ensuite, généralisée par étapes successives au monde en favorisant la suprématie européenne dans le cadre d’un déséquilibre du commerce et de la domination politique.
Le développement des mines et de l’extraction des minerais et des énergies fossiles au XIXème siècle s’est accompagné de la mise en place de cités et de villages miniers. Ces cités industrielles connaissent des évolutions diverses et des formes spatiales organisées en corons, entités singulières dans des ensembles monotones, hiérarchisés et ségrégués, dont le cœur du système, élément moteur de l’ensemble est la fosse et son carreau.
Dans le contexte du Maghreb en situation coloniale, l’implantation des Européens a eu pour conséquence une mainmise des colons sur une partie des meilleures terres de ces pays, mais aussi, l’exportation des ressources du sol au profit de sociétés étrangères.Ces ressources avaient été prospectées très tôt et exploitées rapidement. En Algérie, les premières mines sont ouvertes en 1845. En Tunisie, les phosphates de Gafsa sont découverts en 1885-1886 et exploités à partir de 1889. Au Maroc, la découverte du gisement de charbon de Djerada en 1928 provoque une refonte de la législation minière marocaine. Le bassin houiller de Djerada, les gisements de fer de Kenitra, de manganèse de l’Imini et de plomb d’Aouli attirent nombre de sociétés capitalistes étrangères ainsi qu’une population d’ouvriers venus gonfler les sites et cités minières.
En Tunisie, les mines de fer de Djerissa étaient sous le contrôle de la Compagnie algérienne de Crédit et de Banque, qui représentaient la Banque de l’Union parisienne. En Algérie, toutes les richesses minières étaient, elles aussi, aux mains de capitalistes étrangers, en particulier français, dont les participations bancaires étaient importantes.
Pour relier les différents gisements miniers aux ports d’exportation, des voies ferrées avaient été construites très tôt en Algérie (1844) et dès les premières années du protectorat en Tunisie et au Maroc.  Au début du XXe siècle, en 1919, les principaux éléments du réseau ferré algérien et tunisien étaient déjà installés. Ils reliaient les grandes villes, dont la majorité se trouve près des côtes, entre elles et les sites de gisements miniers avec les principaux ports d’exportation : Oran, Alger, Annaba, Tunis, Sfax et Sousse.
Ainsi, dans le contexte d’un Maghreb colonial, d’une forte concurrence et d’une véritable course aux concessions minières, on voit se développer au sein des sites miniers des cités et villages industriels qui hébergent le personnel de la mine et les responsables, les mineurs et leurs familles. Ceux-ci viennent de plusieurs horizons : paysans sans terre reconvertis aux travaux de la mine, contingent de population européenne pauvre (siciliens, italiens, français, corses, maltais), main-d’œuvre étrangère d’Afrique du Nord, (marocains, algériens, kabyles) ou population autochtone d’origine rurale ou urbaine attirée par le gagne-pain et le toit.Ces cités paternalistes, entièrement ou presque nées autour de l’exploitation d’une ressource minière, reproduisent un modèle d’organisation spatiale systématique, qui s’impose à une organisation agricole du territoire. La vie des ouvriers des mines et la vie des cités minières au XIXème siècle et au début du XXème siècle produit un tissu de relations à l’intérieur même de la cité et entre celle-ci et les villes ou villages ruraux dont elle dépend.
Djerissa, à 50 kilomètres de la ville du Kef, est un lieu dit du nom de Henchir Hadid d’origine berbère, organisé autour de terres agricoles et de pâturages. C’est à l’histoire, à la genèse et aux spécificités de ce site de gisement minier de fer (1887), que se consacrent les développements qui suivent.

II- Evolution de l’activité minière jusqu’à la découverte des gisements de fer à Djebal Djerissa

Les écrits grecs (Hérodote et Ptolémée) témoignent des explorations géographiques de l’Antiquité. En Tunisie, l’exploitation des mines est entreprise dès l’époque carthaginoise. Ces exploitations continuent jusqu’aux Romains qui développent des savoir-faire pour bien exploiter les mines(Burollet, 1995). Ensuite, les auteurs arabes comme Ibn Khaldoun et El-Idrisi évoquent des mines, dont El Ya’Kubi qui cite, particulièrement, les mines de Majjana près de la frontière algéro-tunisienne(1)et El-Maliki mentionne la concession de mines de l’Ifrigiya à un frère de lait de l’émir Ibrahim(2). La première exploration orientaliste, à travers l’Algérie et la Tunisie, étant le voyage de Peyssonel et Desfontaines en 1725, ces derniers évoquent les roches utiles (carrières et minerais) et des variations historiques des lignes de rivages. A la même époque, M. D. Shaw(3)et Mannert(4)donnent des descriptions bien illustrées de fossiles et de minéraux. En 1830, S. E. Hebenstreit publie les résultats de son voyage à Alger, Tunis et Tripoli, entrepris pour le compte du roi de Pologne Frédéric Auguste(Burollet, 1995). D’autres explorateurs ont décrit la région du Kef, dont Edouard Desor, Arnold Esher de la Linth et E. Roudaire, qui ramassent des fossiles pour études (en 1878) par R. Toumouïer menant à la découverte de leur richesse en fer, puis en 1880 G. Belluci et G. Perpetua publient, séparément, des ouvrages importants sur le Maghreb avec des cartes d’itinéraires. Dans son Geografia della Tunisia, Perpetua (1882)mentionne les minerais de Fer de Djerissa tout comme Djebal Onk en Algérie (citant particulièrement le nom de l’ingénieur des mines Edmond Fuchs) eny rajoutant de nombreuses descriptions géographiques sur la région. Et voilà que les ressources naturelles tunisiennes, tout comme celles des terres maghrébines, suscitent la curiosité des Européens, et en premier lieu celle des Français.
Jusqu’à la fin du XIXsiècle, l’extraction se limite aux minerais de fer, plomb et de zinc. En 1899 a eu lieu la concession des phosphates de Gafsa (gisements découverts par Philippe Thomas en 1885). Les principaux affleurements ferrugineux, sont exploités dans des régions septentrionales ou proches des frontières entre la Tunisie et l’Algérie : Djebal Djerissa, Djebal Slata, Djebal Hameima, Djebal Oust. Généralement les minerais de fer, sont constitués par des hématites (oxyde de fer), en général à haute teneur (45% à 57%). La mine de fer de Djerissa , la plus importante de l’époque, était connue par la richesse et la pureté de ses minerais, dont la composition moyenne est : fer 55%, manganèse 2,2%, silice 1,5%, souffre 0,02% et phosphore 0,015%(Lepidi, 1949).

Fig.1. Localisation des principaux lieux, du nord et du centre de la Tunisie(5)

Fig.2. La carte d’Aubert : la 1èrecarte géologique de la Tunisie (1892)
(Archive des mines ParisTech. Photo de Mme Marie-Noelle Maisonneuve – 2010)(6)

1- Le chemin de fer et la ligne de Djerissa : la mise en place du réseau de transport colonial

Durant la deuxième moitié du XIXsiècle, l’Europe vit une crise économique et sociale, la France cherche alors de nouveaux horizons au-delà de la Méditerranée.Elle profite des acquis de la révolution industrielle et des dernières innovations au niveau des moyens de transport moderne, elle commence par mettre en place un réseau développé de chemin de fer en Algérie (en se basant sur la main d’œuvre locale) qu’elle généralise ensuite pour atteindre la capitale tunisienne par la voie Tunis- Ghardimaou  en 1880 (voir carte).

Fig.3. Locomotive Mallet (Bône-Guelma, Algérie)

Fig.4. Mise en place des rails de chemin de fer par des ouvriers locaux

Phase 1                                    Phase 2                                      Phase 3

Fig.5. Phases d’évolution des lignes de chemin de fer sur le territoire tunisien(7)
(Source. Miossec & Signoles, 1977).

Il est à noter que le réseau de chemin de fer s’est considérablement développé en Tunisie entre 1900 et 1910(8), aux alentours de la capitale et du Sahel et à l’intérieur du pays.

Fig.6. Lignes de chemin de fer entre la Tunisie, l’Algérie et le Maroc
(Source: NORTHERN AFRICA: The Railways of Morocco, Tunisia, and Algeria / http://mikes.railhistory.railfan.net/r052.html)

Le réseau de chemin de fer, reliant la ville à Tunis au niveau de la gare Fej Ettamer (près de la RN18), se divise à ce niveau en deux voies, dont la première continue vers la gare de Hidra (Gouvernorat de Kasserine), passant par la commune de Kalaa Khasba, alors que la seconde dessert la mine et la cimenterie de Djebal Om Khalil.
La mine de Djebel Djerissa est située à 50 km au sud du Kef et à 215 km du port de la Goulette où s’effectue l’exportation du minerai vers la France, le transport se fait par une voie ferrée de 1 m de large.
En 1949, les lignes de chemin de fer relient Djerissa à :

  • La capitale passant par le Kef, le Fahs et Zaghouan,
  • Kasserine au sud-est et menant à Tébessa (en Algérie) au sud-ouest.

Fig. 7. Lignes de chemin de fer en 2017(Source :http://www.sncft.com.tn/fr/sncft/reseau.html)

Fig. 8Route de Djerissa mine à Djerissa gare. (Source : Extrait des cartes du Ksour et de Thala au 1/100.000e / Archives Nationales)

Les voies ferrées du Nord-ouest tunisien n’ont pas connu d’évolution depuis la période du protectorat, bien au contraire plusieurs lignes ont été arrêtées, dont celles reliant Fej Ettamer à Slata et à Kallat Senan.

Fig.9. La gare de Fej Ettamer avec les rails de 1 m de large

Fig.10. La gare de Djerissa avec ancienne locomotive

2-Cadre géographique et historique,Djerissa au XIXème siècle

Djerissa (ou Jérissa) est une ville-délégation du nord-ouest tunisien, rattachée administrativement au gouvernorat du Kef située à 52 Km au sud du chef-lieu et à 220 Km de la Capitale. Elle est entourée par les délégations de Tajerouine, Dahmani, Thala et Kalâa El-Khasba.

Fig.11. Situation et accessibilité de la ville de Djerissa.

La ville est desservie par : la route RN18 reliant Dahmani à Tajerouine, la voie RL745 qui traverse le tissu urbain, la voie ferrée qui mène de Tunis à la gare Fej Tmar (Fedj et-Tameur), celle-ci mène ensuite à la gare de Djerissa puis au carreau de la mine, en passant par la cimenterie de Om Khalil.
Le tissu urbain est implanté sur un canyon entre deux monts de la chaine de l’Atlas : Djebal Djerissa (+816m) au sud et Djebal Om Khalil (+750 m) au nord, où s’étalent de nombreuses vallées et plaines agricoles. Son tissu urbain actuel s’est développé sur une vallée traversée par l’Oued Erdhem (Erthem) de direction est-ouest.

Fig.12. Djebel Djerissa (Djebel Lakehal– la montagne noire) et Djebal Oum Khalil / Vue en plan

Fig.13Vues en plan, photo et coupe schématiques montrant l’implantation de la cité sur un canyon entre deux monts : Djebel Om Khalil au Nord et Djebel Djerissa au sud (ENAU-Klich, 2015).

Le site est caractérisé par son climat méditerranéen allant de l’humide au semi-aride agressif, caractéristique de la région du haut tell, avec une pluviométrie modérée dont la moyenne est d’environ 450 mm/an à régime torrentiel et un écart thermique de l’ordre de 30°c entre un hiver très froid et neigeux et un été à température moyenne de 30°c mais qui peut dépasser 40°c en juillet.
Depuis l’antiquité, la région a été habitée par l’homme et a connu plusieurs civilisations. Elle est d’origine berbère ; on attribue aux amazighs l’attribution du nom de Djerissaqui signifie colline.Le site a pu voir se développer plusieurs civilisations, comme le prouve sa situation entre les deux sites archéologiques puniques, carthaginois et romains d’Althiburos (el-Mdeina – Dahmani) et de la Table de Jugurtha (Kalâa Senan). D’après Paul Reufflet (L’évolution de l’industrie minérale en Tunisie entre les années 1922 et 1930, 1931), les romains ont occupé toute la région du Kef, dont Djerissa fait partie, en la surnommant « le grenier de Rome à l’époque romaine » (Ben Brik, 2009).
Il s’agit, en effet d’un champ de refuge et de batailles. Cette terre a connu la conquête des musulmans entre les VIIe et IXe siècles, en lui donnant les noms arabes de « Majjenna » ou «Henchir el-Hadid ». Durant cette période arabe on parlait de la « citadelle de Bosr », faisant référence à son conquéreur « Bosr Ibn Arbi Ataa »(9). Au milieu du XIXe siècle, les habitants de Djerissa mènent un mode de vie rural et vivent principalement de l’agriculture. Leurs maisons étaient dispersées et distancées les unes des autres, avec une organisation spatiale plutôt introvertie et ils utilisaient des techniques de construction traditionnelles. Le premier noyau urbain de Djerissa est colonial, il date du début du XXe siècle. Il est édifié autour de l’exploitation de la plus importante mine de fer du pays et géré par la Société du Djebel Djerissa depuis 1907.

Fig.14Photos de la ville de Djerissa respectivement en 1907 et 2010, montrant les deux Djebels de Djerissa et Om Khalil en arrière-plan (Source : Archive de la Direction de la Mine de Djebel Djerissa)

3- La mine : le minerai, la galerie souterraine et les installations du carreau

  • Le minerai : estimation de la production

En 1948, Seguin cite 5 gîtes et évalue à 5 000 000 tonnes, le « tonnage à vue » et à 2 800 000 tonnes le « tonnage probable » (voir tableau). Les nombreuses analyses de minerai réalisées accusent des teneurs de 58 à 60% de fer et 1% de silice. On prévoit que la mise en exploitation à ciel ouvert du gite a nécessité le décapage prenable de 5 millions de mètre cubes de calcaire (Seguin, 1948).
Les réserves de minerai de fer de la mine Djerissa sont estimées à « 800000 T représentant sa capacité de production actuelle, pendant une période de 30 à 45 ans » (Seguin, 1948).

Tableau 1. Capacité de production des gîtes (Seguin, 1948)

Tonnage à vue Tonnage Probable Teneurs en Fer Teneurs en Silice
Gite n°1 10. 000. 000 T 1. 200. 000 T 53, 5 % 2 %
Gite n°2 3. 000. 000 T 1. 500. 000 T 52 % 7 %
Gite n°3 5. 800. 000 T 4. 500. 000 T 59,5 % 1, 3 %
Gite n°4 3. 000. 000 T 53 % 2 %
Gite n°5 5. 000. 000 T 2. 800. 000 T 59 % 1 %
Total 23. 800. 000 T 13. 000. 000 T    
  • La galerie souterraine

Djebel Djerissa (900 m) est un dôme incomplet de calcaire sur le pourtour, notamment dans la partie Ouest, mais régulier au Nord-Est. Les importants gites d’hématite brune qu’il contient sont constitués par des formations en couches et en amas de 50 à 60 m d’épaisseur, encaissées entre deux séries d’assises, l’une de calcaire au toit, l’autre de marnes au nord et plongeant sous une inclinaison de 30 à 35° (Lepidi, 1949).
La mine souterraine comprend des galeries verticales et des galeries horizontales. Ces dernières sont faites à plusieurs niveaux. Chaque fois qu’on a une veine, on comprend l’existence d’autres galeries, telles que : la galerie de fond qui est exploitée et la galerie de tête, servant d’issue de secours. En général, le déroulement de l’extraction se fait entre 300 et 1000 m de profondeur. On remarque aujourd’hui la présence de plusieurs entrées pour le « Damous » qui sont abandonnées depuis la période coloniale.
Depuis les années 60, et à l’aide de nouveaux engins, la société de Djebal Djerissa, a réussi à réaliser une énorme mine souterraine qui atteint plus de 700 mètres de profondeur, dont les revenus sont énormes.
La mine souterraine de Djerissa est composée de plusieurs parcours et de galeries sur 3 niveaux d’une profondeur qui dépasse 900 m. Le soutènement des galeries horizontales est assuré par 2 méthodes : la première par des murs verticaux en pierre, des poutres en IPN et des poutrelles en béton armé et la deuxième par les roches elles-mêmes, compte tenu de leurs caractéristiques (dureté, solidité).

Fig.15. Galerie souterraine : Situation, photo, plan et coupe schématiques (ENAU, 2015).

  • Le carreau de la mine et ses installations en plein air

C’est le lieu de l’exploitation minière, d’extraction et de traitement des minerais de fer. Il s’agit du premier équipement installé à Djerissa à partir de 1905. Il comprend des installations d’extraction (tels que le fourneau et la centrale) dont certains ne sont plus fonctionnels. En effet, après son extraction le minerai subit quelques transformations dans le carreau de la mine. En effet, les wagons qui sortent du fond de la galerie remplis par le minerai, passent d’abord vers la station de culbutage pour verser le produit premier dans le concasseur, ensuite, le produit ainsi concassé est transmis par les convoyeurs vers le fourneau puis vers le refroidisseur. Enfin, il est acheminé vers la trémie pour faciliter son écoulement dans les wagons de train et son transport ainsi vers le port de la Goulette d’où il part vers les terres françaises
Aujourd’hui, ce qui reste de ces installations témoigne du déroulement des activités industrielles relatives à l’extraction de l’hématite de carbonate de fer.

Le carreau de la mine en 1905 /  Source : ENAU-Klich (2015).
Le concasseur de la mine de Djerissa / Source : Mamdane (2014).

Fig.16. Photos anciennes du carreau et du concasseur de la mine de Djerissa.

Fig. 17. Le minerai concassé est transmis par les convoyeurs vers le fourneau puis vers le refroidisseur / Source : ENAU- Klich & Mensi (2015).

Fig.18. Coupe-façade longitudinale schématique des installations et engins du carreau de la mine de Djerissa / Source : ENAU- Klich & Farhani (2015).

Fig.19. Coupe-façade transversale schématique des installations et engins du carreau de la mine de Djerissa / Source : ENAU- Klich &Farhani (2015).

  • Main d’œuvre et salariat

La mine de fer de Djerissa occupe, pendant le début du XXèmesiècle, plus de mille ouvriers. Le nombre atteint de 1217 ouvriers et employés en 1940 (Seguin, 1948), de plusieurs nationalités, il est réparti comme suit :
923 Tunisiens,
75 Marocains,
112 Italiens,
44 Français,
14 Tripolitains,
22 Algériens,
et 4 Étrangers

Fig.20Rapport de M. D. L. Chef Chatelet, le 24 juillet 1940 (Source : Archives Nationales).

 La répartition des ouvriers par nationalité n’a pas varié fortement depuis l’année 1920 :

Tableau 2. Répartition de la main d’œuvre selon les nationalités en 1920 (Lepidi, 1949)

Français Italiens Européens
(total)
Tunisiens et nord-africains
1914 2% 13% 16% 84%
1921 1,5% 11% 15% 85%
1929 3% 10% 14% 86%
1932 8% 15% 85%
1946 8,3% 15% 85%

La proportion des Français a augmenté en raison principalement des résultats des dispositions légales en matière de naturalisation. En fait, les Français occupent généralement des postes de maîtrise et de direction, parfois des travaux d’art. Pour ces raisons, le pourcentage d’italiens (qui étaient mineurs, boiseurs, et chef de chantiers) a diminué.
Les ouvriers tunisiens et nord-africains, dont le nombre relatif s’est maintenu de 1920 à 1946, sont : mineurs, boiseurs, gardiens, laveurs, tireurs etchargés des manœuvres. L’indice général montre un coefficient de majoration des salaires voisin de 9%. En 1945, le montant des salaires distribués s’est élevé à 195 millions de francs (dont 103 dans les mines métallique et de lignites et 92 dans les carrières de phosphates a été de 225 millions de francs(Lepidi, 1949).

Fig.21. Photos d’archives de mineurs (1929) / Source : collection de la Direction de la Mine de Djebel Djerissa (2014).

4-Genèse et évolution du tissu urbain : mécanismes, acteurs et formes urbaines1907-1956

Durant le XIXe siècle, les habitants mènent un mode de vie rural et occupent des maisons éloignées et disparates, jusqu’à l’arrivée du protectorat français et à la mise en place des voies de chemin de fer, dont la voie menant de Tunis à la mine de Ebba-Ksour(10)(1906). L’exploitation minière de Djebel Djerissa commence donc en 1907 après la mise en place des installations nécessaires. La société française choisit d’abord d’initier les habitants et de les encourager au travail minier. Puis, elle invite un grand nombre de travailleurs (mineurs et personnels) de diverses nationalités : des Européens (Français, Italiens, Espagnols, Corses et Maltais) et des Magrébins (Algériens, Marocains et Libyens) qui émigrent pour s’installer à Djerissa.
Entre 1907 et 1908, la Compagnie fait construire tout un village pour loger les mineurs et les personnels de la mine. Le village comporte une villa (placée juste en face du carreau de la mine) pour la gestion temporaire le temps de construire le siège de la Direction Générale de la mine et les équipements, une chapelle (église), un bureau de poste, un dispensaire, un magasin général, une cantine. Pareillement, des logements de différentes typologies ont été édifiés : des maisonnettes (villas) isolées pour les ingénieurs, entourées de jardins et de clôtures végétales (rappelant les cités jardins) et des corons plus denses et compacts pour les mineurs (corons européens, siciliens, marocains et kabyles).
On sait, par exemple, d’après les Cahiers Historiques de l’Ecole primaire(1907), qu’une maisonnette abrite les espaces d’une école primaire mixte avec 32 élèves dont 16 filles et 9 garçons. Une année après, deux salles de classes ont été construites : « une pour les garçons sous la direction de M. Habert et l’autre pour les filles sous la direction de Mme Tramoin ». En 1909, le nombre des élèves était de 186, dont 90 garçons et 96 filles(11).
Après une année d’exploitation (au début de 1908), un village assez développé voit le jour, dont le nombre des ouvriers est estimé à 600, selon l’ingénieur Paul Petit(1907)(12). Pour alimenter en eau ce village, les colons français ont eu recours à trois sources d’eau situées à environ 3 Km : Ain Obeira, Ain Rahala et Ain Mordjà (Petit, 1907).
« Ce village du plus riant aspect, avec maison d’école, infirmerie, pharmacie, poste de police, église, cimetière, économat, jardins, adduction d’eau, etc. a constitué l’un des plus beaux centres de la région »(Berthon, 1922, p. 143).
En 1937, la population de Djerissa atteint 5000 âmes(13)(Mine de Djerissa (1931)). En 1940, le nombre d’employés est estimé à 1217, il s’agit de : « 44 Français, 112 Italiens, 4 Européens de nationalités diverses, 23 femmes ; en tout 183 Européens ». Le « personnel indigène » comportait 923 Tunisiens, 75 Marocains, 22 Algériens et 14 Tripolitains(14).

5-Evolution historique et urbaine de 1905 à 1956

Le développement urbain du tissu urbain colonial de Djerissa peut être résumé en six étapes :

  • En 1905, et parallèlement à la mise en place des installations du carreau de la mine, le premier bâtiment est construit juste en face de la trémie (dernière étape du processus de production et point de dépouillement du minerai concassé avant qu’il ne passe dans les wagons). Il s’agit d’une maison qui abrite les bureaux de gestion et de contrôle, et la salle de réunion des ingénieurs. Elle porte le nom du Directeur : la Villa Maurin.
  • En 1907, avec la mise en marche du chemin de fer, commence le transport du minerai à la Goulette pour célébrer les premières exportations vers la France, qui décide de la fondation d’une nouvelle Société pour la mine de Djebel Djerissa (qui se charge également d’autres mines à Bizerte). Le bâtiment abrite désormais les ingénieurs pour le travail (aurez-de-chaussée) et le logement (en étage). Une fois que tout est mis en place, on fait appel à la main d’œuvre locale de toute la région du Maghreb, tout comme à celle de l’Europe. Parallèlement, la société est amenée à penser à l’amélioration des conditions de vie et à la construction de logements décents en nombre suffisant pour ce grand nombre d’ouvriers venant de loin et de partout, qui comment déjà à s’installer aux environs de la gare.
  • Entre 1908 et 1909, sont construits les premiers logements collectifs pour les mineurs que l’on appelle « corons » (dits quiroun) à l’européenne. Il s’agit des corons siciliens (quartier de la Petite Sicile) et des corons européens (actuellement, les cités Ahmed Tlili et Mohamed Ali), situés en face du carreau de la mine, en bas, et juste à côté de la Villa Maurin (logement du maître) en direction de la gare.
  • Entre 1910 et 1919 : La voie principale (boulevard) est bien tracée reliant le bâtiment de la direction à la mine et les ingénieurs, et représentant le parcours du maître entre les ingénieurs et les ouvriers. On vient alors l’aménager, du côté du Djebel et tout près de l’administration et de la grande place, par des édifices publics et de services : l’église, l’hôtel (cantine), le magasin d’alimentation (avec boulangerie et boucherie, ). Plus tard, l’un des ateliers de menuiserie est aménagé en salle de cinéma, à l’instar de ce qui se passe à l’époque à Paris. Durant cette période, la France encourage les ingénieurs et les techniciens à venir s’installer à Djerissa avec leurs familles (crédits, terrains à bas prix, hausse de salaires, etc.). Un quartier bien équipé leur est alors dédié, à la manière des cités jardins (cités jardins de Draveil, Paris 1911). Il s’agit là d’une nouvelle manière de penser la ville en opposition à la ville industrielle polluée et dont on ne contrôle plus le développement pendant la révolution industrielle.
  • De 1920 à 1930, la cité est presque achevée, on vient juste y rajouter de nouveaux logements pour les ouvriers de la mine, sur un terrain accidenté situé entre la Villa Maurin et le quartier des ingénieurs. Actuellement, le quartier porte le nom de quartier de la Police, peut-être qu’il a abrité des policiers juste après l’indépendance.
  • Aux alentours des années 50, le quartier des ingénieurs connaît une extension en y juxtaposant de nouvelles villas plus petites de taille. La fin du protectorat n’a pas connu grand-chose de neuf à part le rajout d’équipements socioculturels et de loisir : différents clubs de sport pour les ingénieurs (pétanque).

Fig.22. Schéma de l’évolution urbaine de Djerissa : les principaux moments et éléments structurants / / Source : ENAU- Mensi (2015).

Fig.23. Extrait du plan partiel de Djerissa / Plan Vaquier, 1909-1910– Echelle du document original 1/10.000 ème,
(Source Archives Nationales)

Fig.24. Djerissa en 1930 : chemin de fer (en premier plan), ateliers (en second plan), corons (en troisième plan), quartier des ingénieurs et Siège de la Société de Djebel Djerissa (en arrière-plan).

Fig.25. Plan de Djerissa intitulé  » Mines de Djerissa, Plan général des Installations et des Aménagements » échelle 1/4000°, 1909 – Série M/M5, Carte 32/ Dos 114, Archives nationales de Tunisie.

Fig. 26Evolution du tissu colonial de Djerissa : plan de synthèse (ENAU-Bargaoui, 2016).

6- Morphologie urbaine, tracés viaires et organisation spatiale, les espaces publics, les corons

Le village minier Djerissa présente, comme tous les tissus coloniaux, une trame urbaine relativement régulière avec une hiérarchie des voies de circulation et une voie principale autour de laquelle sont structurés les bâtiments publics et les voies secondaires qui mènent vers les quartiers résidentiels. On y distingue aussi la présence des voies d’accès vers le Djebel pour les engins et un chemin de fer pour le transport public et industriel.

Fig.27. Voirie de la cité minière (Extrait du PAU de Djerissa – Feuille 5)

L’urbanisme de la cité minière de Djerissa est caractérisé, à la fois, par la centralité des activités économiques et administratives et par l’axialité urbaine : les équipements publics sont alignés d’un seul côté d’un axe principal (le Boulevard) dont l’aboutissement est marqué par une grande place mettant en valeur le bâtiment de la Direction Générale de la mine : « Société de Djebel Djerissa ». Toutes les voies secondaires convergent vers cette place unique.Fig.28. Implantation axiale de la cité minière en 3 couches (ENAU-Mensi, 2015)

Le tissu urbain est organisé par la juxtaposition d’une série de trames régulières agençant des îlots de formes régulières qui épousent les différentes plateformes générées par la morphologie du terrain accidenté, dont les rues sont hiérarchisées. Deux voies principales, dont le boulevard de 11m qui est parallèle au chemin de fer et divise la cité minière en deux parties. D’une part on trouve les espaces publics et de l’autre les logements. A partir de cette voie, des voies secondaires de 6m sont ramifiées pour assurer l’accès aux logements des mineurs et des ingénieurs.  De nombreuses voies tertiaires de 3 à 4m relient et structurent les îlots et les parcelles.
Les trajectoires des voies donnent une idée de la nature du relief accidenté, ainsi les voies d’accès au Djebel montrent la difficulté de circulation selon les courbes de niveaux ; l’accès aux équipements publics et aux logements est plus facile puisque les lignes des voies sont plutôt rectilignes.
Il s’agit d’une organisation fortement ségrégative, correspondant à des structures sociales et spatiales reflétées par les typologies et les formes architecturales, qui varient entre : le quartier des ingénieurs, le quartier de la police et les différents corons : le Coron européen, la Petite Sicile, le Coron Marocain et le Coron Kabyle.

Fig.29.Trame urbaine et voirie

Fig.30. Coupe schématique au niveau du carreau de la mine et de la villa Maurin


Fig.31.
Extrait du plan du village minier de Djerissa (ENAU- Travail de groupe, novembre 2014).

Les corons siciliens et européens

Fig. 32. Eléments graphiques des corons siciliens et européens : logements collectifs et individuels des miniers de Djerissa (ENAU- Travail de groupe, novembre 2014).

7- Principaux équipements publics

  • La villa Maurin

C’est le premier bâtiment construit en1905 pour abriter les bureaux de la Direction de la mine. A partir de 1907, elle devient l’hébergement du Maître, le Directeur Général. La villa est située au cœur de la cité, donnant sur l’axe minier, placée sur la plus haute colline, en face de Djebel Djerissa. Par sa situation, son histoire, son architecture, la villa raconte la légende de la mine de fer et demeure une des figures marquantes du paysage minier. La villa est composée de deux niveaux reliés par un escalier : un rez-de-chaussée qui contient l’espace-jour, comme le salon, la salle à manger, la cuisine et un étage qui comprend l’espace-nuit (chambres, terrasses, couloir et salle d’eau).

Fig.33.Coupe schématique montrant l’emplacement stratégique de la villa Maurin (ENAU-Farhani, 2015).

Fig.34. Vue générale et plan masse-implantation de la villa Maurin (ENAU-Farhani, 2015).

 Fig. 35. Eléments graphiques de la villa Maurin (ENAU-Farhani, 2015).

  •  Le bâtiment de la « Direction de la Société de Djebel Djerissa » 

L’entreprise est fondée en 1907 pour l’exploitation des gisements de minerai de fer de Djerissa (et également d’autres minerais de la région de Bizerte). En 1949, peu avant l’indépendance, la société est classée première entreprise tunisienne (et la quinzième française). La Direction de la mine est composée de bureaux en rez-de-chaussée, elle comprend un étage réservé à l’hébergement des ingénieurs et un sous-sol (dépôt). Le bâtiment est un monument classé patrimoine national depuis 2010. Il est bien entretenu et garde encore les mêmes spécificités architecturales originelles : toitures en pente sur charpente en bois couverte de tuiles marseillaises, encadrement en briques pleines rouges des baies, cheminées, fer forgé, garde-corps.

Fig.36. Photos et éléments graphiques de l’édifice de la Direction de la Mine de Djebel Djerissa
(Source : ENAU, 2015).

  • L’église Saint-Barbe

Espace religieux dédié aux messes des chrétiens européens. L’église est construite entre 1910 et 1919 (certains parlent de la fin des travaux de construction en 1911). Elle présente la morphologie d’une chapelle, avec une nef centrale, deux nefs latérales, un chœur, une loge pour le père, un clocher et des vitraux colorés.Après l’indépendance, le bâtiment resta fermé jusqu’à la décision des habitants d’enlever le clocher et le symbole de la croix chrétienne qui surmonte le bâtiment, ainsi que de fermer quelques ouvertures pour des raisons de sécurité.

Fig.37. Photos et éléments graphiques de l’église de Djerissa (Source : ENAU-Mensi, 2015).

8- Djerissa aujourd’hui, la lente décadence de la cité minière

  • Impact environnemental de la cité minière

La question de l’impact de la mine de Djerissa sur l’environnement a été souvent évoquée, surtout durant les deux dernières décennies. En effet, les études spécialisées attestent des impacts suivants : l’impact sur les sols est dû à au décapage des terres arables et sa conservation dans une spécialement aménagée pour son étalage à la fin de l’exploitation. L’impact par la poussière est constitué par le concassage et par la circulation des engins et transport et de chargement. L’impact sur le paysage se voit à travers les excavations et les fosses engendrés ; aucun impact sur les eaux profondes ou de surfaces, vu l’absence de tout processus de traitement chimique ; le seul rejet liquide est l’eau d’exhaure pompée à partir de la nappe pour maintenir le niveau piézométrique en dessous de la zone d’activité. Cette eau a fait l’objet d’un projet de canalisation et de distribution et est exploitée par les agriculteurs riverains pour l’irrigation (Abidi, 2008).

  • Déclin de l’activité d’extraction

La mine de fer continue durant plus d’un siècle à être la source principale d’emploi pour les habitants de Djerissa. Elle a occupé plus de 4 000 ouvriers en 1930 avec une main-d’œuvre de toutes les origines. Aujourd’hui, et suite à la diminution de la production, la mine occupe environ 300 ouvriers qui souffrent à cause de la diminution du salaire et du nombre d’heures de travail.
De nos jours, l’exploitation rencontre des difficultés ; elle devient presque impossible à cause de la présence d’une nappe phréatique et de la dégradation remarquable des matériaux et des engins. Cependant, l’activité minière continue encore, mais au ralenti, vu la bonne qualité de l’hématite vivant dans l’eau, qui est d’ailleurs toujours demandée par le marché européen.
La ville de Djerissa garde toutefois un mode de vie à la fois minier et rural en ce qui concerne le modèle économique et l’emploi. Cependant, la fonction publique assure l’essentiel des emplois (STEG et SONEDE) ainsi que l’administration de la direction de « Société de Djebal Djerissa », l’enseignement (le collège et l’école primaire), la santé (le dispensaire), le bureau de la poste, la municipalité. L’activité commerciale, quant à elle, reste primaire et assez timide.
La diminution de la production de fer par la mine de Djebel Djerissa a engendré divers problèmes socio-économiques. En 2004, le taux d’activité est de 42,1% de la population (concernant ceux qui sont âgés de plus de 15 ans), pour tout le gouvernorat du Kef et il est de 45,2% pour la délégation de Djerissa. Il s’agit d’environ 2500 personnes actives sur une population de 11300 habitants. Le taux élevé de chômage pousse les habitants à l’émigration vers les grandes villes environnantes. Devant cette situation inquiétante sur les plans économique et social, il y a lieu de penser à la mise en place urgente d’une nouvelle dynamique urbaine et socio-économique (porteuses de sources d’emplois).

  • Evolution urbaine postcoloniale et contemporaine récente

L’extension de la cité minière a donné lieu à l’actuelle Cité Mohammed-Ali (au Nord de la cité minière). Avec la création de la voie communale RL745, la Cité Hached (datant des années 50) a pu se développer au nord du quartier des ingénieurs. Vers le nord encore, et à la limite de la RN 18 a vu le jour le quartier Ali Ben Khalifa entre 1956 et 1975(15).
L’extension du village Djerissa s’est donc faite dans les directions Nord, Sud et Ouest puisqu’elle est limitée par Djebel Lakehal dans la direction Sud-Est.

Fig.38. Schéma expliquant l’évolution du tissu urbain de Djerissa (Source : ENAU-Klich, 2015).

Deux phénomènes ont accéléré l’évolution urbaine et socio-économique de la ville durant les années 70. Les fonctionnaires nommés à Djerissa et l’exode rural des environs. La croissance de ville s’est faite d’une manière spontanée sans tenir compte des contraintes naturelles (Djebels, oueds, orientation, etc.), engendrant de nombreux désordres urbains qui ont continué à s’aggraver jusqu’à l’avènement de Djerissa en Commune, le 7 mai 1980.

Fig.39. Coupe schématique et photos montrant le sens des extensions urbaines postcoloniales dans les plaines (Source : ENAU-Klich, 2015).

Aujourd’hui, tout comme la majorité des communes du nord-ouest, Djerissa n’arrive pas à retenir ses habitants. Les chiffres la caractérisent de ville répulsive. En effet, le déclin de l’activité minière a été appuyé par le problème national du chômage pour expliquer la crise économique actuelle que vit la ville.
La valeur historique et les qualités urbaines et architecturales de la cité minière de Djerissa requièrent une intervention de mise en valeur. Ceci afin d’encourager une forme de tourisme adapté et de tourisme alternatif tout en incitant, d’abord, à la visite du site pour sa découverte, puis, en posant la problématique du patrimoine industriel minier et de son éventuelle contribution au développement local intégré. Celui-ci vise l’essor économique, social, culturel et environnemental de la ville et de toute la région du nord-ouest du pays.

Fig.40. Vue sur la cité minière (quartier des ingénieurs) et les nouveaux quartiers qui se développent vers le nord, en direction de Djebal Om Khalil.

Fig.41. Extrait du plan d’aménagement urbain de la commune de Djerissa(1994).

Conclusion

  • Djerissa cité minière coloniale cosmopolite

L’histoire urbaine, architecturale et économique de la cité minière de Djerissa née à la fin du XIXe siècle et confirmée par les implantations et infrastructures du début du XXe siècle nous renvoie aux enjeux politiques et économiques de la Régence de Tunis dans cette région du nord-ouest du pays convoitée pour ses richesses minières acheminées par le chemin de fer et les ports d’exportation jusqu’en métropole.
Il faut près de trois décennies pour la fabrication et la construction de la cité, de ses équipements, logements, de la réalisation des corons et d’un tissu hiérarchisé nettement ségrégé. Une population ouvrière cosmopolite venue du Maghreb et d’Europe, y a vécu, habité et travaillé dans la mine de fer. Les mineurs toutes nationalités confondues se retrouvaient dans la mine et regagnaient leurs corons une fois le travail achevé. L’église, la cantine, la place, les magasins, la salle de cinéma sont autant de lieux de rencontre et de sociabilités qui ont vibré d’une vie sociale dont les témoins ont aujourd’hui disparu.
L’histoire de la cité minière de Djerissa nous renseigne aussi sur les sources et les modèles urbains industriels en vigueur aux XIXe et XXe siècles, modèles paternalistes, hiérarchisés et ségrégatifs. Djerissa est un centre d’exploitation minier important jusqu’aux années 1950-1960, la cité a concrétisé en un demi-siècle le terrain d’enjeux économiques et politiques cruciaux à l’échelle de la Régence de Tunis et du Maghreb colonial.
Le lieu dit « Henchir Hadid » a été modifié radicalement par l’intervention de fondation de la cité au XIXe siècle. Il a vécu ses heures de pleine activité et de plein rendement. L’évolution urbaine contemporaine est marquée par le déclin de l’activité minière, l’exode rural et la demande insistante et impérative d’emploi. De la cité du XIXe et du début du XXe siècle, il reste de nombreuses traces dont témoignent le site minier, le paysage industriel, l’architecture des logements et l’infrastructure.
L’heure est à l’évaluation de ces témoignages et aux questionnements sur l’avenir de la ville de Djerissa dont l’histoire au présent se poursuit au rythme des crises économiques et des enjeux patrimoniaux.

  • Djerissa, un patrimoine industriel à mettre en valeur et à préserver

L’analyse de la réalité du cadre physique, territorial, historique et social de la ville de Djerissa et de son évolution permet de cerner un ensemble d’opportunités et de problèmes qui marquent ce site.
*La proximité de la ville avec la RN18 et l’existence d’une voie ferrée la reliant à la capitale, au niveau de Fej et-Tamer qui se divise en deux voies , une pour le transport des voyageurs allant vers le gouvernorat de Kasserine et l’autre,  réservée au transport des marchandises qui  passe par la gare de Djerissa et arrive jusqu’au carreau de la mine de fer.
*Sur le plan socio-économique et suite au déclin de l’activité minière, l’agriculture a pu reprendre sa place comme étant un pilier de l’économie locale. Cette transition est marquée par le paysage abandonné du carreau et l’état des friches délaissées des bâtiments et équipements industriels miniers.
*Les principaux atouts du site sont : une accessibilité directe du site par la RL745 et par les voies ferrées, une surface qui s’étale sur environ 18ha et trois plateformes d’altitudes variées, une infrastructure existante et encore opérationnelle desservant des bâtiments intacts et d’une grande valeur historique, patrimoniale et architecturale. L’eau d’exhaure, pompée suite à l’exploitation au fond, est attestée de bonne qualité. Elle peut être utilisée pour l’arrosage de plantes aux environs.  Les Djebels environnants apparaissent nus, mais ils renferment diverses espèces végétales (oliviers, thym, câpre, etc.) à développer par des activités agricoles appropriées.
*Toutefois, de nombreuses contraintes sont relevées : uniquement une petite partie de la mine demeure encore en exploitation, le sol du carreau de la mine est un peu développé, voire médiocre pour l’agriculture, le site est accidenté ce qui rend les déplacements quotidiens difficiles et ennuyeux. Il est aussi exposé aux vents dominants nocifs du nord.
Ce diagnostic autorise, en plus des secteurs traditionnels existants (agriculture, industrie et services) de s’ouvrir sur de nouveau créneaux aptes à redynamiser la ville. Ainsi une forme adaptée de tourisme alternatif (tourisme culturel, éco-tourisme, etc.) pourraitêtre encouragée. En effet, la valeur historique et les qualités urbaines et architecturales de la cité minière de Djerissa requièrent certaine ment une intervention de mise en valeur.
Il y a lieu de réfléchir, dans le cadre d’une approche participative, à ré-exploiter les friches minières et à y injecter de nouvelles activités, pour un essor socio-économique, culturel et environnemental de la ville. Et cela d’abord afin d’encourager à la visite du site pour sa découverte. Enfin en mettant en évidence la problématique du patrimoine industriel minier les autorités locales et régionales pourraient favoriser la contribution du site de Djerissa au développement local intégré de la ville et de toute la région du nord-ouest du pays.

Bibliographie

Les sources d’archives:

Archives nationales de Tunisie ANT

A.N.T. Série M, sous série M5, carton 32, dossier 114, Correspondances relatives à la création d’un cimetière européen à Djerissa au Kef, 1908-1915.
A.N.T. Série M, sous série M5, carton 32, dossier 114, document 30, Mine de Djerissa : Plan général des Installations et des Aménagements, 1909, échelle 1/4000°.
A.N.T. Série E, carton 2, dossier 340, Instruction N728/2 légion, 1931, Mine et carrière / Mine de Djerissa.
A.N.T. Série M, sous série M3, carton 10, dossier 0047, Plans, cahiers des charges et détail estimatif des travaux relatifs à la construction de la route de Djerissa-gare à Djerissa-mine et à la construction d’un  ouvrage de 3 mètres d’ouverture au point kilométrique 1,5, 1909-1910.
A.N.T. Série M, sous série M3, carton 10, dossier 0047, document 15, Route de Djerissa-gare à Djerissa-mine, Plan de Djerissa dressé par l’ingénieur Vaquier au 1/10.000°, 1909-1910.
A.N.T. Série M, sous série M3, carton 10, dossier 0047, document 3, Route de Djerissa-gare à Djerissa-mine, Extrait des cartes du Ksour et de Thala au 1/100.000°, Site de Djebel Djerissa, routes et lignes de chemin de fer, 1909.
A.N.T.  Série M3, carton 2, dossier 257, Lettre 2, La mine de Ebba-Ksour en 1906 / Travaux publics, Tunis -1906.

Archives de la Société de Djebal Djerissa (S.D.D)

Archives de la S.D.D, 1907, Cahiers Historiques de l’Ecole Primaire de Djerissa, Djerissa.

Ouvrages

BEN BRIK, T, 2009, La mine de Jebel Jerissa, Tunis.
BERTHON, L, 1922, L’industrie minérale en Tunisie. Tunis : Direction des travaux publics.
BOHAEN, A.A, 1998, « L’Afrique sous domination coloniale 1880-1935 », Unesco, International Scientific Committee for the Drafting of a General History of Africa. Vol.1. Histoire générale de l’Afrique.
LEPIDI, J, 1949, Les mines en Tunisie, Tunis.
MIOSSEC, J.-M., & Signoles, P, 1977, « Les réseaux de transport en Tunisie ». Les Cahiers d’Outre-Mer – 1976, p. 155-194.
REUFFLET, P, 1931, L’évolution de l’industrie minérale en Tunisie entre les années 1922 et 1930, Protectorat Français, Direction Générale des Travaux Publics, Service des Mines, Impr. Rapide, Tunis.
SEGUIN, F, 1948, Bulletin économique de la gestion, Direction des Travaux Publics, Tunis.

Rapports

ABIDI A, 2008. Etude d’impact sur l’environnement : exploitation de gisement ferrifère de la mine de Djerissa, Tunis.
Ministère de l’Equipement et de l’Habitat, 1994, Rapport de présentation et règlement d’urbanisme de Djerissa, Tunis (Rapport).

Mémoires  de fin d’études Enau

BARGAOUI Hassen, 2015, Quand la mine fait son cinéma, Mémoire d’Architecture-ENAU, Dir. Sriha Ayed.
FARHANI Safa, 2015, Mise en valeur du patrimoine minier- Centre d’interprétation de l’héritage de la mine de fer à Djerissa, Mémoire d’Architecture-ENAU, Dir. Sriha Ayed.
HAIDRI Chahenda, 2007, Redynamisation d’un village minier en déclin : écomusée à Djerissa, Mémoire d’Architecture-ENAU, Dir. Bouzouita Lotfi.
KLICH Marwan, 2015, Le pavillon de fer : un hommage à la mémoire et aux installations minières à Djebel Djerissa, Mémoire d’Architecture-ENAU, Dir. Badrani Hayet.
MENSI Leila, 2015, Requalification urbaine et culturelle de la Cité minière de Djerissa, Mémoire d’Architecture-ENAU, Dir. Badrani Hayet.
MOUELHI Asma, 2015, La ville de Djérissa : histoire ancienne, enjeux actuels / Projet d’un parc à thèmes, Mémoire d’Architecture-ENAU, Dir. Ferjani Saloua.

Notes

(1)G. Marçais, 1941, p.40 ; P.-F. Burollet, 1995 [en ligne], p.1.
(2)Idem.
(3)M.-D. Shaw, 1738 (trad. 1743).
(4)Konrad Mannert, 1842.
(5)Burollet, 1995 [en ligne].
(6)Idem.
(7)Miossec & Signoles, 1977.
(8)Idem.
(9)Documents desArchives de la Direction de la mine à Djerissa – Les Cahiers Historiques de l’Ecole Primaire de Djerissa.
(10)La mine de Ebba-Ksour en 1906 / Source : Travaux publics 1906, Lettre 2-M3-2-257.
(11)Les Cahiers Historiques de l’Ecole Primaire du village colonial de Djerissa –Archives de la Direction de la mine à Djerissa.
(12)Paul Petit : ingénieur à Mokta el-hadid-en 1907, Lettre à Monsieur Picard, M3-2-257-Archives Nationales.
(13)Mine et carrière : mine de Djerissa, E-340 ; Référence : instruction N728/2 légion 1931.
(14)Idem.
(15)Rapport de présentation et règlement d’urbanisme de Djerissa(1994).

Pour citer cet article

Leila Ammar et Hayet Badrani, « La cité minière de Djerissa 1887-2017 Genèse, évolution et devenir à travers l’urbanisme et l’architecture« , Al-Sabîl : Revue d’Histoire, d’Archéologie et d’Architecture Maghrébines [En ligne], n°4, Année 2018.
URL :
 http://www.al-sabil.tn/?p=4039

Auteur

Maître de conférences à l’ENAU. Laboratoire d’Archéologie et d’Architecture Maghrébines.
Docteure en Sciences de l’Architecture et Assistante à l’ENAU. 

L’Alhambra de Tunis ; Une salle de cinéma de faubourg


04 | 2017
L’Alhambra de Tunis ; Une salle de cinéma de faubourg

Iness Ouertani (*)

Résumé | Entrée-d’index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur

Résumé

Les salles de cinéma présentent un témoin bâti de l’essor urbain, architectural et culturel qu’a connu la Tunisie au début du XXe siècle. Cette structure modeste et lumineuse, a contribué à la transformation socioculturelle et au changement de la perception du contexte urbain des grandes villes de la Tunisie.
Dans le faubourg Sud de la ville de Tunis, on note la présence d’une salle de cinéma particulière, il s’agit de la salle de Cinéma l’Alhambra construite en 1922 par Said Ben Ali Doughri. Son propriétaire tunisien, son architecture particulière et sa situation urbaine entre la médina et la ville européenne de Tunis, sont toutes des conjonctures qui ont fait de l’Alhambra une salle de cinéma spécifique.
Cet article s’interroge sur le contexte socio-urbain de la salle de cinéma l’Alhambra et révèle un intérêt sur les spécificités architecturales de cette salle de cinéma de faubourg. Enfin, il souligne le rôle de cette salle dans la propagation du spectacle cinématographique dans un quartier plus brassé qu’élitiste.

Entrée d’index

Mots-clés : Cinéma, Alhambra, cinéma de quartier, pratique culturelle, pratique urbaine.

Plan

Introduction
1- Un emplacement particulier pour une salle de cinéma
2- L’Histoire de l’Alhambra de Tunis 
3- La gestion de la salle
4- La description architecturale 
5-Les spécificités de la salle de cinéma l’Alhambra 
Conclusion

Texte intégral

Introduction

La vie culturelle en Tunisie s’est beaucoup développée durant la deuxième moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle. La présence des Européens avait un rôle très influant à travers les activités et les équipements à caractère culturel qu’ils ont installé dans le paysage architectural et culturel tunisiens.
Théâtres d’ombres, cafés chantants, théâtres de marionnettes, dancings, spectacles musicaux et cinéma,étaient tous des lieux et des spectacles qui ont marqué toutes les villes de Tunisie durant cette période.Les projections cinématographiques, associées à l’apparition des salles de cinéma en Tunisie, ont à leur tour, engendré une nouvelle forme de pratique culturelle(1)et urbaine(2). En fait, le cinéma, que ce soit dans la médina ou dans les nouvelles villes en voie de construction, a modernisé le paysage urbain et a changé la scénographie de la vie culturelle.
A quoi ressemblait la ville quand il n’y avait pas de cinéma?(3), cette interrogation a préoccupé les Européens durant les années 1980. Cependant, en Tunisie, cette question ne peut être posée puisque l’avènement des villes modernes et celui du cinéma étaient synchrones. En effet, durant la première période du protectorat, des Européens de différentes nationalités se sont installés à Tunis et ont commencé à construire des équipements et des bâtiments à différentes vocations. Vers la fin du XIXe siècle, des quartiers européens entiers ont pris place sur les terrains qui entouraient la médina. En même temps, les protagonistes en matière de cinéma, ont commencé à programmer des projections cinématographiques dans les rues et dans les salles de spectacles déjà établies comme les théâtres, les cafés et les music-halls. Peu après, vers 1907-08, un nouveau type d’architecture a vu le jour : les salles de cinéma. Cette nouvelle structure a eu une empreinte dans toutes les villes du pays et elle a entraîné une modification urbaine malgré sa modestie architecturale.Toutes ces notifications avaient pour objectif de changer la perception du contexte urbain chez le public à travers les lumières et les variétés imposées dans les différents lieux du cinéma et de la ville.
Parmi les structures architecturales dédiées au cinéma,figure l’Alhambra, une salle particulière du point de vue de son architecture et du contexte urbain et social dans lequel elle a été implantée. Pour mieux comprendre cette particularité, il convient d’abord de saisir la spécificité de son implantation dans la frange Est de la muraille de la médina de Tunis(4), et plus précisément, dans le quartier Al-Jazira.

1-Un emplacement particulier pour une salle de cinéma 

  • Le contexte urbain 

L’installation des salles de cinéma dans la médina s’est effectuée d’une manière spontanée conjointement avec l’expansion urbaine de la ville européenne et avec l’essor du cinéma durant la première moitié du XXe siècle. Les deux faubourgs de la médina ont connu le cinéma à travers cette nouvelle structure de divertissement qui s’est installée soit dans des lots de terrain nus soit dans d’anciennes structures comme les hangars(5).
À Bab Souika, Bab Al-Jazira, Bab Jdid, Bab Carthagène etc., des salles à contenance modeste ont pris place. Ces salles se distinguaient par leur petite taille et par le genre de public qu’elles visaient. Avec un maximum de 200 places offertes et une situation économique médiocre(6), nos cinémas de la Médina programmaient des projections continues et répétitives ou ce qu’on appelle des « cinéma-permanents(7)». Cependant, le confort offert par ces salles de cinéma était très modeste, et les exploitants ne pouvaient  offrir aux spectateurs des projections pour une soirée qui durait deux ou trois heures. À titre d’exemple, citons la salle Lido, située au 06 rue Salem, qui était une sorte de hangar équipé par de chaises métalliques mobiles et d’un petit écran au fond de la salle.
Une autre contrainte s’est fortement posée à l’époque : la sonorisation. En effet, depuis l’avènement du cinéma parlant vers 1930 et jusqu’à 1942, on compte 6 salles dans la Médina sur les 17 construites à Tunis. On constate donc qu’il n’y a pas eu beaucoup de constructions de salles de cinéma dans la Médina durant cette période. Concernant les salles existantes, il était aussi très difficile d’effectuer un traitement acoustique vu la contrainte structurelle et spatiale.
Par ailleurs, il faut mentionner les écrans en plein-air qui recevaient des projections durant le mois de ramadan dont la plus célèbre est la place de Halfaouine. Le cinématographe trouve alors sa place même dans les manifestations d’ordre religieux ou traditionnel.

Fig.1 : Plan illustrant l’emplacement des salles de cinéma dans la médina de Tunis(8)
(Plan de Tunis, Guides Joanne-Hachette et Cie, Paris, 1910-1911)

Toutes ces conjonctures ont engendré une classification des salles de cinéma : on parlait de « salles européennes » et de « salles indigènes », ou encore de « salles de Médina » et de «salles des nouvelles villes »(9). Les salles de la Médina étaient généralement des salles modestes, destinées à une classe moyenne voire populaire de la population tunisienne. Néanmoins, ces salles ont joué un grand rôle dans l’intégration du cinéma dans la société autochtone et dans la promotion de ce secteur visant à en faire une nouvelle pratique culturelle et  à offrir aux spectateurs un nouveau moyen de divertissement.

  • À l’échelle du quartier 

La naissance du quartier Al-Jaziraa été le résultat d’une nécessité d’extension du 1er noyau de la ville de Tunis imposée par l’afflux de la population européenne(10). Durant la deuxième moitié du XIXe et la première moitié du XXe siècle, le quartier Al-Jazira a connu la construction de plusieurs équipements publics comme l’hôtel des postes, la gare française, le bâtiment de la municipalité, des bâtiments des consulats des nations étrangères et des bâtiments à vocation commerciale sans oublier les immeubles d’habitation(11). Parmi les structures architecturales qui ont pris place dans le quartier, figurent les salles de spectacles comme les théâtres et les music-halls.
À partir de l’année 1920, la densité de la ville de Tunis ainsi que celle de ses faubourgs s’est accentuée, ce qui a engendré le développement de plusieurs commodités urbaines comme le réseau des transports et les lieux de rencontre et de spectacle dont la salle de cinéma l’Alhambra édifiée par M. Said Doughri en 1922.

Fig.2 : la rue Al-Jazira Circa 1895(12)(Collection privée)

  • La situation de la salle de cinéma l’Alhambra

L’Alhambra est une salle de cinéma à implantation particulière. Elle est située au 28 rue Al-Jazira(13). L’accès à la salle se fait à partir d’un passage privé qui mène à une courette. La façade intérieure de la salle de cinéma ouvre sur cette courette donnant l’aspect d’une « Driba ». La salle est entourée de bâtiments existants : un immeuble à sa gauche et une boutique en face. Il existait aussi un magasin sur la droite de la salle qui ouvrait sur une autre ruelle et non pas sur la courette. La salle ne possède qu’une seule façade donnant sur la courette et comportant la porte d’entrée et les issues de secours à la fois.

Fig. 3 : Plan de situation de la salle de cinéma l’Alhambra
Source : Les archives de la municipalité de Tunis

2-L’Histoire de l’Alhambra de Tunis 

La salle de cinéma l’Alhambra ou « El Hamra » a été érigée en 1922. Said Ben Ali Doughri, propriétaire de la salle, a déposé une demande pour l’obtention du permis de construction(14)en 1921. L’objet de la demande était l’édification d’une construction à usage de cinéma sur un terrain situé au 28 rue Al-Jazira. Les plans présentés dans le dossier du permis de bâtir ont été conçus et signés par les architectes M. Gigli et F. Marcenaro.
Il est à noter que l’architecte italien Francesco Marcenaro habitait au N° 23 rue d’Italie à Tunis.  Exerçant dans cette ville durant les années 1920, il a réalisé plusieurs édifices marqués par leur diversité comme le cinéma le Rio dans sa version de 1926, le Capitole et l’Alhambra en 1921. Cet architecte est connu par ses œuvres de style Art déco, et il a eu l’opportunité de travailler avec plusieurs autres architectes français et italiens comme Piollenc(15)et De Simoni(16).
Durant les années 20, la salle de cinéma l’Alhambra a fait partie de la liste des salles qui ont offert des tickets à tarif réduit pour deux personnes, pour les lecteurs de la revue « Ciné magazine(17)». Cette offre permettait à l’Alhambra de gagner des clients européens en plus de sa clientèle Tunisienne et Maltaise.
En 1930, le nombre de places dans la salle l’Alhambra a augmenté de 100 sièges, et la contenance est passée de 450 à 550 places réparties en places assises et strapontins(18). Ces modifications ont été conçues par l’architecte Guido Pozzesi.
D’après les correspondances administratives entre le propriétaire et la direction des affaires culturelles trouvées dans les archives de la salle l’Alhambra, et selon le « tout cinéma » de 1930, la salle proposait un programme composé d’une douzaine de représentations par semaine. Ce qui est à noter, c’est qu’il y avait des musiciens, au nombre de quatre, qui assuraient l’animation musicale(19)avant et durant la projection cinématographique. En 1945, le gérant de la salle, suite à la réponse favorable à sa demande, a été autorisé à augmenter le nombre de représentations de la salle l’Alhambra de 12 à 21 projections cinématographiques par semaine(20).

3-La gestion de la salle 

Il existait quatre types de gestion des salles de cinéma : la gestion en tant que propriétaire, ou exploitant, ou concessionnaire ou bien en tant que gérant. Ces deux derniers modes de gestion étaient les moins fréquents. Les concessionnaires n’étaient pas nombreux parce que le contrat de concession n’était possible que dans le cas des salles municipales comme la salle du Palmarium. Les gérants par ailleurs, n’étaient pas un corps de métier fréquent, les propriétaires préférant une auto-gérance ou un contrat d’exploitation pour garantir un revenu stable. Toutefois, M. Said Doughri, propriétaire de la salle l’Alhambra a eu recours au contrat de gérance à deux reprises : en 1930, lorsqu’il a signé un contrat de gérance avec M. Brichoux et en 1945 avec la société S.I.C.A.

 4-La description architecturale 

La salle de cinéma l’Alhambra est accessible à partir d’un passage privé qui s’élargit en courette, formant un dégagement semblable à une « Driba ». Ce qui est à souligner c’est qu’il s’agit d’un espace appartenant au registre médinal avec vocabulaire architectural d’ordre colonial. Ce mélange architectural est en harmonie avec la situation de la salle, sur la jonction entre la Médina et la ville européenne matérialisée par la rue Al-Jazira.

  • Le plan 

Lors de son premier établissement, la salle d’une superficie de 300m² avait une contenance de 432 sièges :302 au niveau de l’orchestre et 130 au balcon. La totalité des sièges étaient placés de face par rapport à l’écran de projection excepté ceux des galeries latérales du balcon qui étaient placés de profils.
Le plan de la salle est de forme trapézoïdale et l’aménagement intérieur de la salle dessine une forme ovale, permettant ainsi une meilleure visibilité aux spectateurs ayant regagné les sièges les plus éloignés de l’écran de projection. Le spectateur venu assister à une projection cinématographique dans la salle l’Alhambra, était contraint de suivre un scénario architectural différent des autres salles. En effet, l’accès à la salle se fait à partir d’un espace semi-public et semi couvert, similaire à une impasse privée : il s’agit du vestibule de la salle. Dans la partie couverte du vestibule, se trouve un guichet pour la billetterie et des panneaux d’affichage accrochés sur les murs. Ce vestibule s’élargit dans sa partie découverte et présente un vaste hall d’attente semblable à son tour à une « Driba ». À partir de cet espace d’attente, le spectateur pouvait avoir accès au hall de distribution à partir de cinq portes en bois ; une centrale et deux plus petites de chaque côté. Ce hall de distribution permettait d’accéder directement au niveau de l’orchestre, ou bien d’accéder au balcon et aux galeries à travers les deux escaliers latéraux.
Les sièges de l’orchestre sont aménagés sur deux gradins, les passages sont au nombre de trois ; un central, un à gauche et un à droite, ces deux derniers menant aux sorties de secours. Quant au balcon, il est aménagé en forme de U. Les sièges de la partie centrale sont placés de face par rapport à l’écran de projection, tandis que ceux des deux galeries sont aménagés de profil, les uns en face des autres. La cabine de projection,  placée au 2ème niveau est accessible à partir des escaliers gauches qui mènent au balcon. Quant au local administratif, on y accéder de l’extérieur de la salle, à partir du vestibule.Chaque niveau de la salle l’Alhambra est doté de deux cabines de toilettes.

  • La façade 

Cette salle possède une façade riche et bien ornementée, aussi large que haute, qui a l’aspect d’un carré statique. Le soubassement de la façade est marqué par l’arcade des portes en bois. Le corps est une sorte de faux balcon étalé sur le long de la façade. Le couronnement est marqué par une corniche architravée et tout le mur de la façade est décoré par des bandes horizontales de largeurs égales, séparées par des rainures.
La façade principale de l’Alhambra est divisée verticalement en trois parties : une partie centrale et deux parties latérales identiques.La partie centrale est dotée d’une porte en bois, grande et majestueuse. A l’étage, se trouve une loggia avec une fenêtre longitudinale en arcade en plein cintre. De part et d’autre de cette loggia, deux pilastres et une fenêtre surmontée d’un fronton triangulaire à tympan sculpté. Latéralement, deux portes de bois en plein cintre de chaque côté. Au niveau du 1er étage, deux galeries sont supportées chacune par trois corbeaux. Trois colonnes d’ordre dorique ornent dans chaque galerie, surmontées par une corniche et une balustrade décorée par des rectangles à motifs simples.

  • L’intérieur de la salle 

L’intérieur de la salle est aussi riche que sa façade.  En effet, l’écran de la salle sous forme d’un carré de 6.5m*6.5m a un encadrement à motifs floraux et se voit couronné d’une rosace. Deux pilastres cannelés viennent borner cet encadrement et à leurs bases figurent deux putti(21). D’une façon générale, la décoration de la scène et de l’écran est riche et chargée.
Quant à l’aménagement des sièges, il a été constaté dans plusieurs cas de salle de cinéma en Tunisie, que les concepteurs et des propriétaires cherchaient à aménager le maximum de sièges dans un minimum de surface. Dans les autres cas, l’architecte et le propriétaire se limitaient à un nombre de places fixe et offraient au spectateur plus d’espace pour s’asseoir confortablement. Quoiqu’il en fût, le seul objectif était de garantir un équilibre budgétaire.
Dans le cas de l’Alhambra, on se trouve dans un troisième cas de figure. La salle offre différentes catégories de sièges à savoir des fauteuils, des sièges en bois et des strapontins,placés de manières différentes au niveau de l’orchestre, du balcon et des galeries… Cet aménagement impose un échelonnage du prix des places et une sélection naturelle du public. La seule contrainte était de respecter soigneusement les normes concernant les distances respectives entre les sièges eux-mêmes et entre les sièges et l’écran de projection.

Fig.4 :Schéma illustrant la disposition des fauteuils sur le gradin de l’Alhambra(Travail personnel)

  • Mode de construction 

Le système constructif adapté pour la salle de cinéma l’Alhambra est le béton armé ; des fondations en semelles isolées et une supra-structure en système poteau-poutre. Les semelles porteuses des murs sont de forme cubique mesurant 1 m de chaque côté, celles au centre (porteuses de la chape uniquement), avaient une forme de parallélépipède mesurant 1m*1m*0.6m.  La pente de la salle étaient assurée par des fondations semi-profondes qui consistaient en des puits de fondations de profondeur variable selon leur emplacement par rapport à la pente. L’architecte propose de couvrir le parterre par une chape en béton de 15 cm d’épaisseur. Les poteaux sont de section carrée et de 0.3m de côté et l’épaisseur de la dalle est de 0.3 m(22) .

Fig.5 : Plan de répartition des sièges, au niveau du parterre.
(Source: Les archives de la municipalité de Tunis)

Fig.6 : Plan des galeries de l’Alhambra
(Source: Dessin Ines Ouertani à partir du dossier de permis de bâtir)

Fig.7 :Façade principale de la salle, elle donne sur l’entrée semi couverte.
(Source: Dessin Ines Ouertani à partir du dossier de permis de bâtir)

Fig. 8 :Coupe longitudinale de la salle qui montre aussi différents détails de la structure et de l’aménagement intérieur de la salle.(Source: Dessin Ines Ouertani à partir du dossier de permis de bâtir)

5-Les spécificités de la salle de cinéma l’Alhambra :

L’entrée de l’Alhambra lui donne une spécificité par rapport aux autres salles de cinéma de Tunis. En effet, l’idée d’ouverture principale et celle de secours sur la même façade est bien manifeste sauf qu’elles ne donnent pas sur une rue, mais sur une sorte de cours semi-privée dite « Driba » s’ouvrant sur la rue Al Jazira via un passage couvert.
L’accueil et l’attraction sont un caractère indispensable dans l’architecture des cinémas. Cet aspect est traité de diversesmanières dans les différents édifices dédiés au cinéma : le premier aspect est l’attraction par la forme de la façade ou par le traitement de l’entrée tel par exemple le Rossini Palace qui provoque une curiosité de découvrir l’espace par sa façade richement décorée de style art nouveau, surmontée d’une rosace marquante et unique. Dans un contre-exemple, l’Alhambra est aussi une salle dotée d’une façade somptueusement ornée qui s’étend sur deux niveaux, sauf que cette dernière n’assure pas le même rôle d’attraction que la façade du Rossini parce qu’elle ne donne pas directement sur une rue ou une avenue. Son ouverture sur une sorte de « Driba » inhibe sa perception par les passagers de la rue Al-Jazira. Ceci dit, le traitement de la façade seul ne suffit pas pour assurer l’aspect d’attraction, caractéristique fondamentale dans l’architecture des salles de cinéma.
Pour concevoir un cinéma, les architectes ont abandonné la forme classique de fer-à-cheval des théâtres et ont adopté la forme rectangulaire en plaçant l’écran sur l’un des petits murs de ce rectangle comme c’est le cas pour la majorité des salles de cinéma en Tunisie(23). D’autres ont opté pour la forme trapézoïdale offrant le privilège de gagner plus d’espace sur le côté opposé au mur de l’écran de projection. L’exemple le plus marquant en Tunisie est celui de l’Alhambra, dotée d’un plan sous forme de trapèze offrant ainsi plus de places au fond de la salle. L’écran de projection est placé sur le côté opposé, sur la petite base du trapèze.

Fig. 9- Coupe transversale de la salle : elle montre l’écran, les niveaux de la salle de projection, les fondations et la disposition des sièges.Source : Les archives de la municipalité de Tunis.

Conclusion

Suite à notre analyse qui a porté sur les différents aspects architecturaux, on a pu constater que notre salle de cinéma doit être traitée comme un cas particulier dans son site par son effet visuel spécifique, ses formes, ses couleurs et ses lumières. l’Alhambra propose une image singulière et caractéristique de la ville de Tunis. L’espace intérieur de la salle de cinéma est une chaîne de séquences, un parcours tracé par les différentes composantes architecturales commençant par la Driba, la façade, puis les parois internes et les couloirs,  aboutissant aux vestibules, les allées arrivant à la forme des fauteuils et à la cabine de projection , clé de voûte de notre cinéma.
Le mode de construction et le traitement acoustique sont deux clauses fondamentales sur lesquels doit porter la réflexion. Au départ, le défi était d’assurer une bonne audition de l’orchestre et une vision sans obstacle entre le spectateur et l’écran. Ensuite, avec le cinéma parlant, les contraintes sont devenues plus grandes. Mis à part la bonne qualité sonore et visuelle, l’intérêt était porté davantage sur l’ambiance uniforme entre les deux, tout en gardant une isolation acoustique entre l’intérieur et l’extérieur. Il est à noter qu’au cours du chantier d’exécution, des modifications ont été apportées à la construction de la salle l’Alhambra, généralement mentionnées dans les correspondances entre l’architecte et l’administration. La salle a également subit des modifications au cours de sa vie fonctionnelle, agrandissements, ajouts de fauteuils, etc. Ces modifications ne sont pas toutes signalées auprès des services municipaux des permis de bâtir, mais elles peuvent être repérées in-situ.
D’une manière générale, le premier public du cinéma en Tunisie était européen. Seuls les Tunisiens notables, riches ou élitistes, avaient accès aux projections et malgré la publicité et les efforts des projectionnistes, le nombre des spectateurs tunisiens était limité. A partir des années 1930, la salle l’Alhambra, a donné l’opportunité aux spectateurs Tunisiens de s’approprier une nouvelle forme de divertissement en projetant des films de cinéma arabe. En effet, le cinéma parlant et le cinéma arabe ont réussi ensemble à s’infiltrer dans la société dite « indigène » et à s’imposer en tant que nouvelle culture sociale pour les Tunisiens. Ceci a beaucoup aidé à élargir la base des cinéphiles en général.
Pour conclure, soulignons que la prolifération de ce nouveau type architectural dans tous les quartiers des villes tunisiennes, comme le quartier Al-Jazira, était un facteur de grande importance dans la propagation du spectacle cinématographique. En outre, les salles de cinéma, comme l’Alhambra, ont permis de conquérir toutes les classes sociales; les grandes salles en ville, les petites salles et les hangars en quartiers, les camions ambulants à l’intérieur du pays. Tous ces efforts ont réussi à attirer un public devenu, avec le temps, moins élitiste et plus hétérogène.

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Notes

(1)Christian-Marc Bosséno, 1993, p. 67-71.
(2)Ines Ouertani, 2017.
(3)Michel Mesnil, 1985, p. 58.
(4)Leïla Ammar, 2017, p. 124.
(5)Iness Ouertani, 2017.
(6)Telles les salles le Lido et Roxy.
(7)Cinémagazine, janvier 1933.
(8)-Le travail de repérage a été établi à partir des documents d’archives et à travers des enquêtes et des investigations de terrain.
(9)Morgan Corriou, 2015, p. 181-195.
(10)Leïla Ammar, 2010, p.104.
(11)Leîla Ammar, 2017, p.126-127.
(12)Leïla Ammar, 2010, p.106.
(13)Dossier de permis de bâtir de la salle l’Alhambra, les archives municipales de Tunis.
(14)Dossier de permis de bâtir de la salle l’Alhambra, les archives municipales de Tunis.
(15)Gustave Piollenc est un architecte diplômé de l’école des beaux arts de Paris, né en 1881. Il a conçu et signé les plans de permis de bâtir de la salle de cinéma le Capitole en 1930 ainsi que le Palmarium.
(16)Ettore Sessa, 2008, p. 213.
(17)Cinémagazine est une revue de cinéma parue de 1921 à 1935. Hebdomadaire de 1921 à 1930, puis mensuelle jusqu’en 1934 avant de redevenir hebdomadaire quelques mois avant sa disparition, cette revue à vocation populaire a publié en même temps des « films racontés », des critiques et des articles de fond.
(18)D’après le plan de répartition des sièges, dossier de permis de bâtir de la salle l’Alhambra, les archives municipales de Tunis.
(19)Le tout cinéma, 1930.
(20)Il est à signaler que durant les années 1933, 1935, 1940 et 1944, le propriétaire a déposé des demandes pour effectuer des modifications de la salle. Ces modifications ont varié entre agrandissement de la salle de projection, réaménagement des  toiletteset traitement acoustique de la salle.
(21)Les putti est le pluriel de putto, et le terme désigne des sculptures de bébés supportant un pilastre ou une attique.
(22)Dossier de permis de bâtir de la salle l’Alhambra, notes de calculs.
(23)Le Parnasse, le Capitole, l’ABC, le Mondial, le Lido… avaient tous un plan rectangulaire.

Pour citer cet article

Iness Ouertani, « L’Alhambra de Tunis ; Une salle de cinéma de faubourg », Al-Sabîl : Revue d’Histoire, d’Archéologie et d’Architecture Maghrébines [En ligne], n°4, Année 2018.
URL :
 http://www.al-sabil.tn/?p=3963

Auteur

*Architecte, Assistante à l’Université Ez-Zitouna.
Laboratoire d’Archéologie d’Archéologie et d’architectures Maghrébines – Université de la Manouba.

Déchéance des métiers traditionnels du bâtiment en Tunisie sous le protectorat français : causes, effets et tentatives de préservation


04 | 2017
Déchéance des métiers traditionnels du bâtiment en Tunisie sous le protectorat français : causes, effets et tentatives de préservation

Faiza Matri(*)

Résumé | Entrée-d’index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur

Résumé

La conservation du patrimoine architectural est entravée par plusieurs handicaps dont le plus sérieux est causé par la disparition des savoirs et savoir-faire indispensables à la réussite de tout projet de préservation.
La raréfaction du nombre d’artisans traditionnels est causée par la crise des métiers artisanaux qui remonte au XIXe siècle. En remontant aux origines de cette crise, le présent article a pour objectif d’exposer les spécificités des métiers traditionnels du bâtiment en Tunisie ; d’examiner, par la suite, les solutions adoptées pour leur sauvegarde ; et de faire finalement le diagnostic des corporations artisanales en suivant leurs activités dans les chantiers de construction et de restauration du XXe siècle.  

Entrée d’index

Mots-clés : Savoir-faire, artisan, corporation, conservation, architecture. 

Plan

Introduction
1- Les métiers traditionnels du bâtiment: corporations autonomes ou structures dépendantes de l’architecte?
2- Les solutions adoptées : remèdes insuffisants pour un corps aussi affaibli
Conclusion

Texte intégral

Introduction

Dans leur rapport avec le patrimoine, les architectes et les historiens de l’art se sont surtout intéressés à la création des modèles et images à partir de l’art traditionnel. La réinterprétation de l’architecture traditionnelle a abouti à la création de nouveaux modèles architecturaux en utilisant les nouvelles techniques et modalités de gestion et d’organisation du chantier centralisé par l’architecte qui, depuis la Renaissance, devient le chef d’orchestre.
Ce changement progressif des modes de vie, d’une façon générale,s’est accentué sous l’influence d’une économie capitaliste pendant le protectorat français et a aggravé la crise des vieilles industries tunisoises, notamment celles du bâtiment.
Plusieurs solutions ont été adoptées telles que la pédagogie artistique ou les expositions et conservations muséologiques. L’apprentissage du savoir-faire traditionnel était une question qui préoccupait les praticiens, techniciens et acteurs du chantier.  Il s’agissait souvent d’expériences ponctuelles dictées par des conditions politiques et économiques spécifiques. D’ailleurs, il n’y a jamais eu de suivi quant à ces expériences.

1-Les métiers traditionnels du bâtiment : corporations autonomes ou structures dépendantes de l’architecte ?

Le statut de l’architecte a été instauré en Occident depuis la Renaissance et a été défini en tant que personne capable de concevoir et tracer les plans d’un édifice et d’en diriger l’exécution(1).
Dans les pays du monde arabe, la maîtrise d’ouvrage a souvent été confiée à l’amine des maçons. Les connaissances techniques et artistiques attachées à sa profession lui permettaient la direction d’autres corps de métiers tels que les menuisiers, sculpteurs sur plâtre et peintres qui étaient chargés de la construction et de la décoration du bâtiment.
Pouvons-nous qualifier les amines des maçons d’architectes, selon la compréhension occidentale du terme ?
Le statut de l’architecte a été inauguré à Florence au XVe siècle en tant qu’intellectuel et artiste. L’architecture de la Renaissance n’était pas seulement un corps de connaissances pratiques, mais elle est devenue une nouvelle discipline basée sur la théorie et soumise à l’expérience.L’œuvre architecturale était conçue ; dessinée ; et exécutée par la suite sous la supervision de l’architecte.  Ce dernier était également un théoricien qui rédigeait des traités sur l’architecture (Léon Battista Alberti, Francesco du Giorgio Martini, Andréa Palladio). Certains ateliers d’artistes comme ceux de Verrocchio ou de Bramante représentaient l’équivalent de clubs d’artistes qui attiraient, outre les peintres, les philosophes ; et dans lesquels on apprenait la musique et on s’intéressait aux mathématiques(2).
Quant à la Tunisie, le statut du maître d’œuvre en tant qu’expert chargé de la gestion des aspects techniques et esthétiques de l’ouvrage n’a pas fait défaut, avant le Protectorat. Cette tâche a souvent été confiée à l’amine des maçons.
Bien que certains amines des maçons aient été qualifiés d’architectes par les architectes occidentaux, l’amine était en réalité un artisan qui remplissait la fonction d’expert et de référent technique.En effet, les corps de métiers traditionnels étaient organisés en corporations, groupant à la fois apprentis, compagnons et maîtres soumis à la surveillance de l’amine.

1-1-Caractéristiques et organisation des corporations

L’organisation intérieure des corporations était marquée par une division hiérarchique tripartite entre maîtres, compagnons et apprentis qui constituaient les trois grades de l’organisation corporative. L’apprentissage et l’attribution de ces grades se faisait sous forme de stages professionnels durant lesquels le futur « maître » devait parcourir les échelons de la formation commençant par le grade d’apprenti, puis compagnon pour devenir enfin maître. Cette formation pratique couvrait une période de 8 à 10 ans en moyenne(3).
Bien que la formation ait été purement pratique, elle était gérée par des codes coutumiers. Dans les corporations des tisserands ou des menuisiers, l’ascension au grade du maître était accompagnée par l’enregistrement du candidat au registre de corporation. L’usage de ce registre corporatif a disparu au début du XXesiècle(4).
Dans d’autres corporations comme celles des menuisiers ou des balghagiya, l’ascension au grade du maître était accompagnée par une épreuve pratique. Au sein de la corporation des balghagiya par exemple, le travail du candidat devait être évalué par l’amine assisté d’un jury qui évaluait la qualité du travail et remettait au nouveau maître un Baillot, un signe de sa nouvelle fonction(5).
Quant aux corporations des maçons, les auteurs n’ont jamais mentionné d’épreuves de passage.

1-2-L’amine des corporations et ses compétences

Chaque corps de connaissances était placé sous l’autorité d’une amine.Le terme signifiait « un homme de confiance » et par extension « administrateur, surveillant »(6). Bien que plusieurs catégories d’amines aient existé à l’exemple des amines de vives et des marchés chargés de la vérification des denrées et du contrôle de tous les commerçants de produits alimentaires ou encore les amines de l’agriculture -experts aux fonctions variées- dont certains étaient plus spécialisés que d’autres comme les amines des ouvriers des presses à l’huile(7), les amines des corporations étaient les plus nombreux en Tunisie.
L’amine était à la fois un agent de l’autorité et un représentant des corps de métiers. Il était choisi par les maîtres et présenté à l’agrément du bey, par l’intermédiaire de cheikh al médina, pour être nommé à vie par décret beylical.
L’amine avait également pour tâche de résoudre les désaccords entre patrons et ouvriers et de faire échec à toute forme de fraude en contrôlant le prix du travail et de la marchandise et en vérifiant les poids et les mesures(8). Il était doté d’un pouvoir juridictionnel puisqu’il représentait l’auxiliaire de justice qui remplissait les fonctions d’experts : afin de réprimer les infractions aux coutumes, l’amine pouvait prononcer certaines sanctions à l’exemple de la destruction ou la confiscation de marchandises.
Bien que l’amine ait rempli plusieurs fonctions administratives et économiques, et qu’il ait été doté d’un pouvoir juridictionnel, l’amine demeurait un artisan comme les autres. Il ne recevait ni salaire ni indemnité, mais plutôt un pourcentage à l’occasion de certaines opérations :l’amine appelé en contestation avait droit à une vacation de 2 % de la valeur de l’objet de litige(9).

1-3-Les corporations des métiers du bâtiment

Les métiers du bâtiment étaient classés en deux groupes : les corporations qui fournissaient les matériaux et celles qui les mettaient en œuvre.
Les corps de métiers qui fournissaient les matériaux étaient les briquetiers, les fabricants d’enduits, les céramistes, les potiers qui fabriquaient aussi les tuiles auxquels on peut ajouter les ferronniers qui fabriquaient les grilles pour protéger les ouvertures. Les corps de métiers qui mettaient en œuvre les matériaux étaient les plâtriers, les menuisiers et les maçons ainsi que les puisatiers et les sculpteurs sur plâtre ou nakachas.
Il existait parfois plusieurs amines pour un seul corps de métier, en particulier quand le nombre de celui-ci était dispersé dans plusieurs quartiers à l’exemple des maçons dont le nombre des amines s’élevait à 6 en 1924(10)

Dans le domaine architectural, on a confié aux amines des maçons des projets de construction ou de réparation d’édifices. D’ailleurs, les architectes qui ont œuvré en Tunisie au cours du XIXet XXe siècle nous ont laissé des descriptions et nous ont donné des indications sur leurs activités. Henri Saladin(11), qui a fait des voyages successifs en Tunisie à partir de 1879, a cité des familles de maçons qu’il a qualifiées d’architectes à l’exemple de la famille Ennigro, Ben Saber et la famille Cherif: « la corporation des constructeurs dont les plus habiles sont nommés amines et sont de véritables architectes»(12).Ils ont travaillé au service du Bey et avaient dirigé de grands chantiers de construction, réhabilitation ou rénovation des ouvrages d’utilité publique.
L’amine Tahar Chérif, avait intervenu en janvier 1902 dans la réparation de Dar al-Bey(13). En parlant de cette famille, Saladin cite un autre amine Ahmed Chérif, nommé maître en 1875 et amine en 1893, a exécuté au cours de 1896 de remarquables travaux de réparation d’édifices religieux et de palais(14).
En étudiant les palais et demeures de la Médina de Tunis, Jacques Revault a fourni des détails sur les modes de constructions ancestraux, en apportant des renseignements sur ce métier(15). L’auteur cite un amine qu’il a connu et à qui il doit la plupart des renseignements recueillis sur les techniques traditionnelles de la construction à Tunis, Ali Ben Mohamed ben Rais Chiha (dit Ali Chiha). En présentant les compétences de l’amine des maçons, outre sa capacité de diriger les autres corps de connaissances, se chargeait de la conception du projet en traçant le plan.  En effet, après  réception de la commande par le propriétaire et tenant compte des indications sur les caractéristiques de l’œuvre à exécuter, l’amine « trace sommairement sur une couche de sable ou de terre, le plan de la futur construction,  plan qu’il reprendra et dessinera, au besoin, plus soigneusement sur papier, à la règle et au compas»(16).

Les amines et maîtres maçons de la famille Ennigro se sont distingués par leurs réalisations architecturales et même par une contribution théorique. Sliman Ennigro a même rédigé un ouvrage sur l’architecture arabe en Tunisie. Afin de faire connaître les procédés utilisés par les architectes locaux, Saladin a pu persuader Ennigro de rédiger un mémoire dans lequel il a révélé ses pratiques. Malheureusement, Sliman Ennigro meurt en 1902 avant de terminer son texte. Saladin a récupéré le manuscrit inachevé et l’a confié à un traducteur mais il n’a jamais été publié(17).
Pour l’élaboration de son Manuel de l’art Musulman(18), H. Saladin a été aidé par Sliman et son fils Mohammed Ennigro. Ils ont fait le relevé de certains édifices religieux de la Tunisie, puisque Saladin ne pouvait pas y accéder. Dans la préface de son ouvrage, il ajoute que les édifices religieux ont été entièrement relevés par ces architectes autochtones : «J’ai pu m’assurer le concours de deux architectes indigènes(19). MM. Sliman et Mohammed Ennigro, qui ont relevé pour moi les édifices religieux dans lesquels je ne pouvais pas pénétrer ».Malheureusement, les dessins et croquis de ces maîtres maçons -n’étant pas accessibles- ne permettent pas de développer des hypothèses sur leur manière de concevoir et de représenter l’espace.
Après le Protectorat, l’administration centrale a fait appel aux architectes occidentaux, ce qui a contribué à réduire davantage l’activité des maîtres maçons et amines autochtones.

1-4-La crise des maîtres maçons : une autorité usurpée par les entrepreneurs occidentaux

Dès les premières années du Protectorat, tous les travaux se rattachant à l’industrie du bâtiment sont passés aux mains des Italiens ce qui a aggravé la crise des maçons autochtones ainsi que les autres corps de métiers comme les nakachas ou les céramistes.
L’exclusion des maçons n’était aucunement due à leur manque de compétences, mais plutôt à un problème de communication. D’une part, les amines autochtones n’étaient pas habilités à lire les documents graphiques et les cahiers des charges, rédigés le plus souvent en français, pour parvenir à répondre aux appels d’offres :« L’Administration pressée de loger ses différents services, a eu exclusivement recours aux européens étrangers, plus experts et surtout plus aptes que les indigènes à lire un plan, à comprendre un devis ou un cahier de charges »(20). D’autre part, les entrepreneurs à qui étaient confiés les travaux de l’État ou des municipalités étaient pour la plupart des italiens qui embauchaient comme ouvriers des gens ayant avec eux certaines affinités de mœurs et de caractères.
Bien que l’industrie du bâtiment ait pris un développement considérable au cours des premières années du Protectorat et qu’elle ait absorbé des capitaux considérables, elle a complètement exclu l’élément autochtone. Les entrepreneurs n’employaient que des maçons siciliens qui faisaient embaucher comme aides ou manœuvres leurs enfants ou proches : « c’est ainsi que, sur tous les chantiers, on voit des quantités de jeunes Siciliens de dix à quatorze ans, et très exceptionnellement des manœuvres indigènes », ajoute  le même auteur.  Les autochtones ont alors déserté les chantiers.

1-5-Les stucateurs ou nakachas : un corps de métier en état d’agonie

Ce corps de connaissances est celui qui a souffert le plus de la crise. Sa disparition était causée surtout par la réduction de la commande : « Parmi les corps de métiers que l’on peut d’ores et déjà considérer comme disparus, je citerai en première ligne les nakachas ou stucateurs»(21). L’appauvrissement des propriétaires autochtones les empêchait d’embellir leurs demeures en faisant appel à des stucateurs. Cet état de pauvreté a touché presque la totalité des habitants de la Médina y compris ceux qui occupaient les quartiers aristocratiques de la ville haute.
À cause de la réduction de la commande, certains artistes étaient amenés à exercer d’autres activités. En parlant du savoir-faire hérité de leurs ancêtres, l’un des nakachas tunisois ajoutait  «Je ne trouve pas comme de leur temps [ses ancêtres] des gens assez riches et d’assez de goût pour m’en faire exécuter toute l’année : je travaille pour si peu de personnes, que je suis réduit la plupart du temps à être maçon, paveur ou badigeonneur pour faire vivre ma petite famille »(22).
Pareil aussi pour le corps des céramistes qui traverse une grave crise. Ce corps de connaissances,qui fabriquait autrefois d’admirables carreaux de faïence revêtant le sol et les murs d’habitations, a perdu sa raison d’être à cause de l’absence de la commande. La bourgeoisie tunisienne n’utilisait plus les carreaux de faïences traditionnels qui ont été remplacés par les carreaux en ciment industrialisé ou les carreaux en céramique vendus par les commerçants européens fabriqués en Italie et en Espagne et imitant les carreaux arabes.  Ces articles importés, ayant une qualité très inférieure, remplaçaient les carreaux faits localement à la main(23). Les céramistes, n’ayant plus la possibilité de vendre leurs produits, ont cessé de travailler causant la disparition de la majorité des ateliers de fabrication.

Les ateliers de potiers qui existaient encore à Nabeul, ajoute A. Zaouche, « fabriquent des vases et d’autres éléments d’usage domestique, en se servant des outils rudimentaires et vivant dans des conditions déplorables ». À la fin du XIXe siècle, les auteurs dénombraient 4 ateliers de potiers seulement occupant 8 hommes et 5 enfants et fabricant des tuiles vernies et divers objets d’usage domestique(24).
D’une façon générale, la crise des industries artisanales n’a pas cessé de s’aggraver. L’Administration du Protectorat a accordé une priorité à la conservation théorique et muséologique, en chargeant les chercheurs de mener les enquêtes et de procéder à la collecte et l’exposition des spécimens représentatifs des métiers artisanaux. Elle s’est engagée aussi dans la voie de la pédagogie artistique à travers l’inauguration de l’enseignement artistique.

2-Les solutions adoptées : remèdes insuffisants pour un corps aussi affaibli

Les solutions adoptées par l’administration coloniale ne constituaient pas l’émanation du contexte spécifique du pays, elles étaient plutôt issues de propositions et réflexions développées à la fin du XIXe siècle en Occident par les historiens de l’art sur la possibilité de rétablir l’activité artisanale des autochtones et de les former à l’esthétique occidentale. Les questions soulevées s’orientaient dans le même sens que celles qui se posaient à cette époque en Europe à propos de l’éveil de l’activité artistique et du renouvellement de l’art décoratif(25). Dans les pays du Maghreb, cette nouvelle orientation a donné une impulsion aux études et aux enquêtes menées par les sociétés savantes et les institutions de sauvegarde. Elle était d’ailleurs à l’origine de l’inauguration de la pédagogie artistique comme moyen de transmission du savoir-faire traditionnel.

2-1-La pédagogie artistique et la transmission du savoir-faire artisanal

Les écoles professionnelles créées pour la diffusion du savoir et savoir-faire artisanaux étaient rares et n’accordaient pas d’importance aux industries du bâtiment à l’exemple de l’école professionnelle Emile Loubet. Créée par le décret du 4 avril 1898(26)et inaugurée en 1903, cette école a été fondée dans un double but : assurer « un enseignement professionnel capable de fournir à la Tunisie des ouvriers habiles, des contremaîtres éclairés, aptes à seconder efficacement les industriels et à diriger la main d’œuvre étrangère»(27). Et donner « une sérieuse préparation aux élèves qui désirent continuer leurs études techniques d’un ordre plus élevé : école des apprentis-mécaniciens de la Flotte, école des arts et métiers, etc.», précise la même source cité plus haut.
Durant une scolarité de quatre années, suivies par les élèves de 12 à 16 ans, l’école assurait un enseignement théorique et un enseignement pratique. Il s’agissait d’un enseignement qui répondait, « comme celui des écoles pratiques de la Métropole dont il suit le programme, à l’objectif de donner aux enfants une instruction théorique et pratique les préparant aux carrières techniques»(28).

Une place importante a été accordée aux métiers traditionnels et industries des arts décoratifs tels que le tissage, la broderie sur cuir et la céramique. Dans le programme de cette école(29), la place accordée aux métiers traditionnels du bâtiment était trop réduite, on s’intéressait uniquement à la céramique.
L’enseignement artistique paraissait insuffisant pour remédier à la crise car, d’une part, la formation acquise était trop théorique et trop coûteuse pour les populations parmi lesquelles se recrutait le personnel des travaux du bâtiment, d’autre part, la formation ne concernait pas tous les domaines des arts artisanaux. Les métiers traditionnels du bâtiment étaient presque absents. Finalement, cette expérience ne s’est pas étendue sur tout le territoire, il fallait créer d’autres écoles professionnelles pour le couvrir.

2-2-L’apprentissage technique et les ateliers de formation pratique

Il s’agit d’expériences instructives singulières. La première consistait à l’inauguration d’un atelier de plâtre sculpté au musée du Bardo en 1898 ; et la seconde à l’inauguration d’un centre de formation professionnelle du bâtiment en 1943.

  • L’atelier de noukchhadida

En 1898, Paul Gauckler(30)a organisé, au musée du Bardo(31), un atelier de noukch hadida ou plâtre découpé au fer en recrutant un artisan autochtone. P. Gauckler s’est inspiré des expériences de la Métropole où l’intérêt pour les arts décoratifs était né suite à l’Exposition universelle de 1855. Afin de régénérer les industries d’art, il a été envisagé d’associer l’industrie à la muséologie.  En 1863 fut fondée en France une Union Centrale des Beaux-arts appliqués à l’Industrie qui avait pour but de créer au centre de la fabrique parisienne un musée, une bibliothèque et une école spéciale(32).
Dans l’atelier inauguré par P. Gauckler, le maître nakache a pu assurer la formation de plusieurs apprentis qui ont exécuté sous sa direction plusieurs travaux remarquables. Cependant,à cause des problèmes budgétaires, le directeur du Service des antiquités et arts a été obligé d’arrêter cette œuvre : « J’ai dû, faute d’argent, licencier cet atelier et renoncer à poursuivre une œuvre qui avait pourtant déjà fait ses preuves et nous avait valu les plus grandes éloges à l’exposition de 1900»(33).

  • Le Centre de formation professionnelle du bâtiment

Il s’agit d’une autre expérience singulière déterminée par les conditions spécifiques du pays après la seconde guerre mondiale. L’état de destruction ainsi que la pénurie des matériaux de construction, notamment le béton et le fer, ont nécessité le retour aux traditions constructives locales. Pour ce faire, un centre de formation professionnelle du bâtiment a été créé par une circulaire du 15 mars 1943.  Plus tard, le 18 novembre une section d’apprentissage du bâtiment a été créée et dirigée par Maxime Rolland(34).
Le Centre a été provisoirement installé dans un fondouk situé à côté de la Place des Moutons à Tunis, attenant à l’École primaire franco-arabe. Le local choisi qui couvrait 900 m2 de superficie était constitué de cellules étroites articulées autour d’une cour. Le local a été, par la suite, rénové pour accueillir les nouvelles fonctions.
Durant une scolarité de 3 ans, le Centre assurait un enseignement théorique et un enseignement pratique. Des ateliers spécialisés ont été créés afin d’assurer la formation dans les travaux du bâtiment : menuiserie, taille et sculpture de pierres, et forge. Le but était de préparer une main d’œuvre courante et des chefs d’équipes pour les travaux de construction.
La formation qui a débuté en octobre 1944 a concerné les jeunes élèves âgés de 15 à 16 ans. La formation pratique en maçonnerie était assurée par un « maître maçon qui pratique l’initiation classique par des exercices de briquetage, de limousinerie, d’enduits et de carrelage»(35). Parmi les premières réalisations des étudiants, il y avait la rénovation de leur école dont les plans ont été dressés par les architectes Bernard Zerhfuss et Jason Kyriacopoulos.
Tout en conservant le parti architectural basé sur l’usage d’une cour centrale, le plan était caractérisé par ses lignes harmonieuses qui associaient la conception moderne basée sur l’usage des formes pures et dépouillées et les techniques constructives traditionnelles.
Un maçon autochtone a été recruté pour initier les élèves à la construction selon les procédés traditionnels : « lancement des arcs doubleaux et à la construction des voûtes selon les procédés du pays, sans coffrage », précise le même auteur. La construction de nouveaux locaux pour abriter le Centre de formation professionnelle du bâtiment était achevée en 1948. Le Centre a été détaché de l’école franco-arabe à la rentrée d’octobre de la même année.
Au cours de sa première année, le Centre a inscrit 20 élèves et au cours de sa quatrième année d’existence, en 1948, 100 élèves y ont été inscrits. L’augmentation du nombre d’apprentis montrait le réel succès de cette institution.
Cette expérience s’est poursuivie dans des chantiers extérieurs permettant la réalisation de plusieurs équipements du pays dont les plans étaient dressés par des architectes rationalistes et dont la réalisation était assurée par des artisans locaux. Les concepteurs de ces nouveaux ouvrages ont pu produire une architecture moderne et minimaliste tout en utilisant les techniques de construction traditionnelles.
Cette expérience enrichissante n’a malheureusement pas duré longtemps : « Au fur et à mesure de la reprise des importations de matériaux, les systèmes de construction ont été modifiés»(36). Les anciennes techniques renouvelées ont donc été le point de départ de la reconstruction et de la conception de nouveaux équipements du pays.
Les rares expériences entreprises étaient très limitées car, d’une part, elles étaient fragiles, et d’autre part, elles n’ont concerné que quelques secteurs comme le plâtre découpé au fer ou le tissage(37).

2-3-Diagnostic de l’activité des artisans du bâtiment dans les chantiers de construction et de restauration

La participation du savoir-faire traditionnel dans les chantiers de construction était devenue de plus en plus rare. Si au début du Protectorat on a confié aux amines des maçons l’entretien et la réparation des édifices religieux dont les travaux étaient payés sur les revenus des biens habus, cette tâche a été, par la suite, confiée aux architectes occidentaux qui faisaient rarement appel aux compétences de ces autochtones.
Pour les projets de réparation des édifices traditionnels, ces nouveaux maîtres-d’œuvre faisaient appel aux corps de métiers rattachés à la décoration du bâtiment comme les plâtriers ou les menuisiers, mais rarement aux maçons autochtones qui utilisaient des techniques de construction traditionnelles. Ces dernières étaient remplacées par des nouvelles techniques dont la mise en œuvre était plus rapide et moins coûteuse.
Dans le cas des expositions universelles qui étaient l’occasion de promouvoir l’artisanat et les décors architecturaux locaux, la participation du savoir-faire traditionnel était indispensable. En effet, pour représenter la Tunisie à l’Exposition universelle de 1867 à Paris, l’architecte Alfred Chapon a conçu et reproduit – à une échelle réduite – une partie du palais du Bardo. Ce pavillon revisité offrait des détails d’architecture réalisés par des artisans arabes envoyés spécialement à Paris(38). Le pavillon de la Tunisie pour l’exposition universelle de 1889 a été conçu par H. Saladin qui a engagé des élèves du maître stucateur Hadj Hassen el Fassi pour exécuter un certain nombre de panneaux sculptés et des vitraux(39).
De même pour le pavillon de l’exposition de 1900. Conçu par le même architecte qui a fait reproduire,par les élèves formés à l’atelier du Bardo, des panneaux de céramique et de plâtre sculpté de célèbres monuments(40).
Plus tard, et avec l’évolution des techniques de conservation et de restauration, la participation des corps de connaissances traditionnels dans les chantiers de restauration devenaient indispensables. Bien que les premiers chantiers de restauration des monuments traditionnels dirigés par le Service des antiquités et arts remontent aux années 1920, ce n’est qu’en 1951 que le Service a pu s’adjoindre un architecte principal des monuments historiques. Ce poste avait été occupé par Alexandre Lézine(41). Cette mesure- suivie d’un texte officiel en 1954 à travers l’arrêté du 8 janvier – fixait le statut de l’architecte principal des monuments historiques.
En 1922, le Service des antiquités et arts a dirigé un chantier de restauration de Dar Othman(42)en faisant appel à des artisans traditionnels. Les lettres et les rapports mentionnaient qu’il y a eu une perte considérable du savoir-faire traditionnel, c’est ce qui expliquait la rareté des spécialistes capables d’être employés dans ces travaux. Cette situation a causé un retard dans la réalisation : « En ce qui concerne la mise en état des pièces du palais autres que celles énumérées plus haut, il ne parait pas possible de fixer une date, même approximative pour son achèvement. On ne trouve à Tunis qu’un fort petit nombre de spécialistes susceptibles d’être employés à ces travaux »(43).
Plus tard, en 1950, le Service des antiquités et arts a mené des travaux de consolidation de Dar Ben Abdallah(44)sous la direction d’Alexandre Lezine. Pour la réparation de cette demeure, A. Lezine qui a fait appel aux artisans traditionnels a souligné la rareté de ces compétences, surtout les stucateurs ou nakachas. Concernant la fabrication des panneaux de noukch hadida selon les modèles traditionnels, il ajoute qu’il « faut alors avant toute chose, faire mouler ces sculptures et avoir recours pour leur réfection à l’un des rares ouvriers tunisiens encore capable de les exécuter»(45). La restauration du bois sculpté a été confrontée au même problème de l’indisponibilité des compétences. Comme celui de la restauration de Dar Othman, ce chantier a été freiné par l’indisponibilité des artisans du bâtiment.
En outre, A. Lezine a publié en 1953 une brochure dans laquelle il explique la méthode suivie pour la restauration et la conservation des édifices.  En s’inspirant de la méthode enseignée à la Métropole par ses « anciens » du Service des monuments historiques, il admet que les réparations faites à un monument ancien devaient rester invisibles pour ne pas modifier son aspect. Pour ce faire, il fallait « retrouver les techniques et l’outillage du passé, rechercher et remettre en exploitation d’anciennes carrières, analyser et reconstituer la composition des mortiers, former des cadres et des ouvriers »(46).
Concernant les monuments postérieurs à la conquête arabe, l’architecte n’a pas cherché à reprendre les anciens procédés de construction. Ainsi, les travaux de consolidation étaient le plus souvent exécutés en faisant recours aux techniques de construction modernes et « l’apparence ancienne étant obtenue par l’emploi des matériaux de l’époque employés superficiellement », précise Lezine.

Ce parti-pris a réduit l’importance accordée aux métiers traditionnels du bâtiment puisqu’ on n’a conservé que l’apparence de l’édifice après consolidation de la structure. L’architecte ne s’est intéressé qu’aux métiers liés à la décoration.
L’utilisation de la technique de la reprise en sous-œuvre qui remonte aux années 1920, utilisée pour la restauration de Dar Othman(47),a facilité ce type d’interventions cosmétiques. Selon ce procédé, il était possible de faire coexister deux systèmes constructifs. Le nouveau procédé était plutôt basé sur l’usage du béton armé et utilisé pour supporter les charges de l’édifice.  L’architecture traditionnelle a été conservée pour son apparence dans la mesure où elle jouait le rôle d’une membrane supportant le décor.
Si ces interventions cosmétiques montraient une appréciation des qualités esthétiques de l’architecture traditionnelle à travers la conservation des éléments décoratifs, elles reflétaient cependant une sous-estimation de ses possibilités structurelles. En refusant l’usage des procédés constructifs traditionnels, A. Lézine a œuvré avec un esprit interventionniste qui reflétait l’enseignement de Viollet-le-Duc(48)en précisant : « Nous ne pouvons évidemment reprendre des procédés dont nous connaissons toute l’inefficacité »(49).
Reste à noter que les anciennes techniques renouvelées par les architectes rationalistes qui ont œuvré en Tunisie après la seconde guerre mondiale ont été le point de départ de la reconstruction en Tunisie. Le groupe d’architectes rationalistes dirigé par Bernard Zehrfuss a pu démontrer les avantages que pouvaient offrir les techniques traditionnelles. Il était alors possible de réaliser des constructions légères économiques tout en offrant de nouvelles qualités spatiales.

Conclusion

Dans les dernières années du XIXe siècle, les vieilles industries tunisoises ont connu une grave crise qui a pris avec le temps de l’envergure. D’une manière générale, les corps de connaissances traditionnels ont beaucoup enduré de l’avènement du colonialisme et du mode de production industriel. Cette crise s’est accentuée par la décadence du commerce et de l’industrie locaux ainsi que le peu d’encouragement que rencontrait la main d’œuvre locale dans les travaux publics et privés.
Les solutions adoptées pour la conservation des métiers traditionnels du bâtiment étaient le fruit d’une approche occidentale et n’étaient donc pas adaptées au contexte du pays. Issues des propositions et réflexions développées au XIXe siècle en Occident, elles ont  uniquement abouti à une conservation théorique et muséologique. Les rares solutions efficaces, qui n’ont concerné que certaines activités artisanales, n’ont pas été menées à terme et n’ont acquis aucun caractère officiel.
Il a fallu s’engager dans des réformes globales afin de remédier à cette crise. Si en Algérie, il y a eu la disparition complète des corps de métiers dont la perte du savoir-faire artisanal a été comblée par la pédagogie artistique et par d’autres solutions pratiques comme l’intégration des modèles esthétiques artisanaux dans la production industrielle, en Tunisie, les anciennes corporations n’ont pas disparu, mais elles ne sont pas parvenues à résister à la concurrence meurtrière des nouveaux produits industriels. À côté des solutions théoriques, il était possible d’aider les corporations à résister à la concurrence en les réanimant et les intégrant dans les circuits de production.
Finalement, l’approche occidentale de l’architecture et la distinction entre arts majeurs et arts mineurs a contribué à rabaisser le statut des corporations qui n’étaient plus considérées en tant que corps autonomes et indépendants, mais plutôt comme des structures archaïques, et métiers dépendants de l’architecte.

Fig. 1. Centre de formation professionnelle du bâtiment, façade principale donnant sur la place des moutons, l’actuelle place du Leader. Cliché de l’auteur.

Fig. 2. Centre de formation professionnelle du bâtiment, vue sur la cour, cliché de l’auteur.

Fig. 3. Centre de formation professionnelle du bâtiment, vue sur la galerie de l’étage, cliché de l’auteur.

Fig. 4. Reprises-en sous-œuvre des fondations, croquis de l’auteur.

Bibliographie

Documents d’archives:

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Note sur l’école professionnelle Emile Loubet au Résident général, Tunis, le 14 septembre 1905. Bobine 246, Dossier 312, Pièces 89-99.
Archives diplomatiques de Nantes, (Fonds de la Résidence à Nantes), Protectorat-Tunisie 1920-1944.
Lettre du Directeur général de l’instruction publique au Résident général de la République française, Tunis, le 23 novembre 1923. Bobine R. 348, N° archives 2081, Dossier 1, pièce 11.

Archives Nationales de Tunisie (A.N.T)
Série Historique.
Lettre de compte rendu du Commissariat général de l’exposition universelle de 1867 au premier Ministre Tunisien (Mustapha Khaznadar), Paris le 22 mai, Carton, 213, Dossier 250, pièce 88.
Série « E » Antiquités et Arts
Lettre du Premier Ministre au directeur des finances, Tunis, le 24 janvier 1902. Carton 585, Dossier 1/1, Pièce 108.
Lettre du directeur du service des Antiquités et arts (Paul Gauckler) au Secrétaire général du Gouvernement, Tunis le 5 janvier 1904, Carton 293, Dossier 1. Pièce 10.

Références Bibliographiques:

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Notes

(1) Définition de l’architecte selon le petit Robert.
(2) J. Castex, 2004.
(3) La durée de l’apprentissage varie selon les métiers et les aptitudes de l’apprenti, pour lequel aucun âge minimum n’est fixé. La durée de l’apprentissage dans un grade a été estimée à 4 ou 5 ans environ ; P. Pennec, 1964, p. 34-39 ; A. Atger, 1909, p. 109.
(4) P. Pennec, 1964, p. 175.
(5) A. Atger, 1909, p. 111.
(6) Encyclopédie de l’Islam, 1960, Tome I, p. 331.
(7) P. Pennec, 1964, p. 41.
(8) A. Sebaut, 1888, p. 211.
(9) Ch. Lallemand, 1890, p. 99.
(10) P.  Pennec, 1964, p. 176.
(11) Ancien élève de l’École nationale des beaux-arts de Paris, Henri Saladin est un architecte diplômé en 1881.
(12) H. Saladin, 1908, p. 80.
(13) Lettre du Premier Ministre au directeur des finances, Tunis, le 24 janvier 1902. Carton 585, Dossier 1/1, Pièce 108. A.N.T, Série « E ».
(14) H. Saladin, 1908,p. 42-43
(15) Historien de l’architecture, il a fait des études à l’école nationale des beaux-arts et à l’école des arts décoratifs à Paris. Passionné par le monde musulman qu’il a découvert au Maroc à partir de 1924 etauquel il allait consacrer toute sa vie. Chargé de plusieurs missions, il a dirigé en 1969 l’antenne CNRS de Tunis, dès lors il entreprit l’étude des palais et demeures de Tunis qui a donné lieu à une série de quatre tomes publiés par le CNRS.
(16) J. Ravault, 1967, p.75.
(17) M. Bacha, 2009.
(18) H. Saladin et G. Migeon, 1907.
(19) Bien que le terme indigène ait dû être abandonné définitivement en 1935 sous l’ordre du Résident général Marcel Peyrouton, nous étions amenés à le conserver dans les citations et de l’utiliser parfois pour ne pas modifier le sens de certaines phrases. D’ailleurs, à partir de 1935 et dans les études et rapports établis par l’administration coloniale, le terme arts indigènes sera remplacé par arts traditionnels.
(20) A. Zaouche, 1909, p. 451
(21) A. Zaouche, 1909, 445-462.
(22)  H. Saladin, 1908, p. 76.
(23) A. Zaouche, 1909, p. 445-462 ; P. Pennec, 1964, p. 221.
(24) V. Fleury, 1900, p. 89.
(25) Ces idées ont trouvé leur concrétisation par William Morris (1834-1896) fondateur du mouvement Arts and Crafts « Arts et métiers ». Il a créé en 1862 un laboratoire d’art décoratif pour la fabrication des tapis, des tissus, des papiers peints, des meubles et des verreries.
(26) Note N° 599 du Résident général au Ministre des affaires étrangères à Paris (Viviani), Tunis le17 juillet 1914. Bobine 247, Carton 313, Pièce 186. M.A.E, Quai d’Orsay, Nouvelle Série Tunisie 1882-1917.
(27) Note sur l’école professionnelle Emile Loubet au Résident Général, Tunis, le 14 septembre 1905. Bobine 246, Dossier 312, pièce 89-99. M.A.E, Quai d’Orsay, Nouvelle Série Tunisie 1882-1917.
(28) Note N° 599 du Résident général au Ministre des affaires étrangères à Paris (Viviani), Tunis le17 juillet 1914. Bobine 247, Carton 313, Pièce 186. M.A.E, Quai d’Orsay, Nouvelle Série Tunisie 1882-1917.
(29) Tel qu’il était présenté en 1905.
(30) Paul Gaukler a été nommé directeur du Service des antiquités et arts de 1892 jusqu’à 1905.
(31) Créé par décret du 8 mars 1885.
(32) J. Basin, 1967, p 234.
(33) Lettre du directeur du service des Antiquités et arts (PaulGauckler) au Secrétaire général du Gouvernement, Tunis le 5 janvier 1904, Carton 293, Dossier 1, Pièce 10. A.N.T, Série « E ».
(34) M. Rolland, 1953, p. 53.
(35) M. Rolland, 1953, p. 53.
(36) J.D. La Rochelle et J.  Kyriacopoulos, 1948, non paginé.
(37) L’initiative la plus importante se rapporte à la branche du tissage et consiste à la création en 1914 d’un Laboratoire des Essais Industriels et commerciaux Indigènes dans le but de rénover ces industries artisanales. Il doit aussi chercher de nouveaux débouchés pour les produits fabriqués. Cet organisme qui a pris en 1924 le nom d’Institut des Arts et Métiers a été dissout en 1928.

(38) Lettre de compte rendu du Commissariat général de l’exposition universelle de 1867 au premier Ministre Tunisien (Mustapha Khaznadar), Paris le 22 mai, Carton, 213, Dossier 250, Pièce 88.  A.N.T, Série Historique.
(39) H. Saladin, 1908, p.55.
(40) Direction des Antiquités et Arts, s. d. Rapport de 1989, p. 105.
(41) D’origine russe, il avait obtenu son diplôme d’architecte en 1937. Après avoir participé à plusieurs campagnes de fouilles, il entra dans le corps de bâtiments de France en 1948 et c’est à ce titre qu’il fut détaché en 1950 en Tunisie pour occuper un poste d’architecte au Service des antiquités et arts.
(42) Construite au cours du XVIIe siècle et classée monument historique par décret du 25 janvier 1922.
(43)  Lettre du Directeur général de l’instruction publique au Résident général, Tunis, le 23 novembre 1923. Bobine R. 348, Dossier 1, pièce 11. N° archives 2081. M.A.E, Fonds de la Résidence à Nantes.
(44) Construite au cours du XVIIIe siècle, son histoire a été a été retracée par J. Revalut, 1971. Elle était classée monument historique par décret du 25 janvier 1922.
(45) A. Lezine, 1953, p. 20.
(46) A. Lezine, 1953, p. 5.
(47) Les lettres mentionnent que   tous les murs ont été reconstruits ou repris en sous-œuvre ; voir : Lettre du 23 novembre 1923, envoyée par le Directeur général de l’instruction publique au Résident général de la République française à Tunis. Archives diplomatiques de Nantes, Fonds de la résidence, Bobine R.348, N° archives 2081, Dossier 1, pièce 11.
(48) Viollet-le-Duc s’est longuement permis de corriger ce que l’on croit être une erreur dans la conception de la construction primitive.
(49)  A. Lezine, 1953, p 8.

Pour citer cet article

Faiza Matri, « Déchéance des métiers traditionnels du bâtiment en Tunisie sous le protectorat français : causes, effets et tentatives de préservation », Al-Sabîl : Revue d’Histoire, d’Archéologie et d’Architecture Maghrébines [En ligne], n°4, Année 2018.
URL : http://www.al-sabil.tn/?p=3987

Auteur

* Maitre- Assistante – ENAU – Université de Carthage.

Le centre de colonisation de Megrine de 1924 à nos jours Disparités spatiales et spécificités architecturales


04 | 2017
Le centre de colonisation de Megrine de 1924 à nos jours
Disparités spatiales et spécificités architecturales

Ferjani Saloua (*)

Résumé | Entrée-d’index | Plan | Texte | Bibliographie | Notes | Citation | Auteur

Résumé

Megrine est une ville de la banlieue sud de Tunis,dont l’origine remonte à la fin XIXe siècle. Elles’est fait connaître en 1924 en tant que centre de colonisation au profit des communautés françaises fortunées. Quelques années plus tard, un deuxième noyau urbain a vu le jour, dans le cadre d’une opération d’Habitation à Bon Marché (HBM) au bénéfice des catégories sociales peu aisées.Dans le même domaine et non loin du lac, quelques familles autochtones se sont regroupées et ont été à l’origine d’un nouveau noyau urbain à caractère relativement anarchique. C’est ainsi que Megrine a évolué pendant deux décennies, sans aucun souci de conciliation entre les différentes entités urbaines. Bien au contraire, tout a été mis en œuvre pour préserver la disparité spatiale et l’hétérogénéité socio-culturelle de la zone.
En revanche, l’accession du centre de Megrine au statut de commune en 1948, a exigé le regroupement de trois composantes urbaines ce qui a suscité la réticence des habitants, compte tenu du clivage socio-spatial qui les opposait.Malgré les efforts déployés par les responsables locaux et par l’administration centrale pour l’intégration de différents quartiers, Megrine a été et demeure jusqu’à ce jour une ville très disparate et fortement ségrégative. Par ailleurs, l’un de ses arrondissements, «Megrine-Coteaux», offre un paysage urbain harmonieux et une richesse architecturale digne d’intérêt. Entre style provincial, classique et art nouveau, les villas de Megrine illustrent l’exemple d’une cité jardin en parfaite harmonie avec son contexte physique et urbain.
Aujourd’hui, Megrine est l’objet d’une grande spéculation foncière visant la destruction et le remplacement de ses villas par des immeubles d’habitation,au mépris de son authenticité architecturale.

Entrée d’index

Mots-clés : centre de colonisation, syndicat des propriétaires, disparité spatiale, cité de recasement, spéculation foncière, territoire.

Plan

Introduction
1- Mégrine : du domaine agricole au centre de colonisation (1886-1924)
2- Gestion du Lotissement urbain de Megrine-Coteaux (1927-1948)
3 L’émergence de la commune de Megrine de 1948-1956
4- Mégrine depuis la période de l’indépendance : développement urbain et disparité spatiale
Conclusion

Texte intégral

Introduction

Au cours des premières années du Protectorat, et plus exactement en 1886, une compagnie française fait de Megrine un domaine à seul tenant s’étendant de Radès à Djebel Jelloud(1). Le Comte Foy, qui est l’un des mandataires de ladite compagnie, s’approprie le domaine et assure la continuité de l’exploitation jusqu’en 1924 date qui marquera la faillite du domaine et sa mise en vente. Pendant la même année, l’État tunisien, par l’entremise de la direction Générale de l’Agriculture en fait l’acquisition.
Le morcellement du domaine commence en 1926. Au fil des ans, ce processus permettra la création d’un village résidentiel, sur la colline qui porte le nom de Megrine-Coteaux, une cité d’habitation à bon marché appelée cité Lescure et un noyau de recasement aménagés aux abords des salines actuellement cité Chaker. Le premier lotissement « Megrine-Coteaux » avait la particularité d’avoir été mis en place et géré par le syndicat de ses propriétaires, qui a réussi à lui conférer une forme urbaine, une qualité architecturale et environnementale remarquables.
Nous examinerons dans cet article, le processus de l’évolution du centre de colonisation de Megrine et nous nous attarderons sur le rôle des syndicats des propriétaires dans la mise en place du premier noyau urbain dans la ville. Nous aborderons également les spécificités urbaines et architecturales de cette ville, ainsi que les enjeux et les acteurs à l’origine de la disparité de ses entités spatiales.

1-Mégrine : du domaine agricole au centre de colonisation (1886-1924)

Le domaine de Megrine,objet du titre foncier TF 32 173 (Megrine Etat), relève de la fondation des habous au profit de la mosquée Zitouna et de la zaouia de Sidi Bou Said. Il correspond au titre foncier résultant de remembrement de six Titres Fonciers (82, 89, 138, 2136, 8926 et 26735), s’étendant sur une vaste plaine et sur des coteaux au sud de Tunis, sur une surface totale de 670 ha (2). Le domaine a été immatriculé par la Direction Générale de l’Agriculture et de la Colonisation en 1927, pour devenir un lotissement suburbain, puis urbain.

Fig.1 : Situation des lotissements de Megrine par rapport à la ville de Tunis

  • Naissance de Megrine – Coteaux

En 1925, l’administration du Protectorat met en vente un lotissement de colonisation suburbain créé dans le domaine de Megrine, situé dans la banlieue sud de Tunis. Ce lotissement comprend 124 lots, répartis sur une superficie totale de 357 hectares(3). Dans ce lotissement, chaque concessionnaire est tenu de construire une maison, et de s’y installer avec sa famille pendant 20 ans(4)avec la possibilité d’exploiter un terrain d’une surface moyenne de 3 hectares, dont les 2/3 environ doivent être complantés de vignes. Une année plus tard, un lotissement urbain comprenant 235 lots sera créé sur la même propriété(5). Mis en vente aux enchères publiques entre 1926 et 1933(6), ce lotissement est essentiellement destiné aux fonctionnaires, aux retraités, et aux rentiers, qui doivent s’engager à construire en deux ans, les murs des clôtures ainsi qu’une construction, dont le coût est de l’ordre de 25 000fr. Les lots urbains ont une superficie variant de 621 m² à 892 m². Alors que les lots de jardins sont relativement plus larges (de 600m²à 1600m²), car le tiers de leurs surfaces au moins, doit être complanté de vignes.
Les nouveaux lotissements de Megrine sont notamment susceptibles d’intéresser certains français qui désirent s’installer définitivement en Tunisie. Les acquéreurs concernés sont classés suivant leurs activités professionnelles. On cible notamment des agents de chemins de fer d’une grande compagnie assimilés, des fonctionnaires,des officiers, des sous-officiers retraités ou en service dans la Régence ainsi que d’autres candidats locaux(7).Toutefois, un certain nombre de lots sont réservés aux migrants sans aucune discrimination socio-professionnelle, exception faite de leurs charges familiales. Par ailleurs, il est à préciser que les attributaires sont tenus d’exploiter directement ces lotissements et de s’y installer avec leurs familles pendant le même délai. Ils doivent justifier d’un minimum de 15 000fr de ressources pour l’achat d’un lot payable sur 20 ans.

  • Naissance de la Cité Lescure ou Megrine « Riadh »(8)

Suite à la promulgation de la loi Loucheur en Métropole, un nouveau programme de construction de maisons HBM est mis en place dans la Régence en Juillet 1929. Dans le cadre de ce projet, et pour remédier à la crise du logement qui a entraîné la hausse des loyers dans la banlieue sud de Tunis, l’administration coloniale a créé un nouveau lotissement urbain à caractère social. Il s’agit de la cité Lescure construite par la caisse mutuelle et inaugurée le 28 décembre 1930(9).
Le lotissement de la cité Lescure se situe sur un terrain plat en bordure de la grande route de Tunis-Sousse et s’étale sur 70 hectares, au voisinage des usines et des ateliers de chemins de fer. Sa forme urbaine découle d’un tracé orthogonal de type haussmannien avec des diagonales, qui se rejoignent dans un espace vert central. Le lotissement comprend une école primaire, un bureau de poste, un dispensaire, un marché, un établissement de bains- douches et une église
Il compte 300 maisons construites sur des petites parcelles de 300 m², jumelées ou en bandes continues, à location simple ou en vente à des prix avantageux. La cité est habitée par une population cosmopolite,composée de français, d’italiens, voire de tunisiens, qui exploitent la nouvelle gare aménagée pour rejoindre Djebel-Djeloud (terminus du tamway) ou Tunis.

  • L’émergence de la cité de recasement de Megrine ou « Megrine Chaker »

A l’entrée du lotissement du domaine du Comte Foy et près du lac, se situe le « lot N°1 » qui porte le nom de « Megrine recasement ». Il correspond à une parcelle de 7 hectares réservée à la main d’œuvre locale. D’ailleurs, en 1927, seules deux familles tunisiennes composées de 10 personnes, y résident dans des gourbis. Quelques années plus tard et en l’absence de toute réglementation, les gourbis se multiplieront, entraînant ainsi le surpeuplement de la zone. En 1934, la cité abrite 150 habitants. Ce nombre s’élèvera à 500 en 1947, puis à 1500 habitants en 1952(10).
Le Président de la commune prend en main la situation, non pas en évacuant les habitants, mais en cherchant à assainir le centre et à en ordonner l’extension. Avec le commissariat de la reconstruction et du logement, un plan de lotissement est établi. En accord avec le service des domaines, il est décidé que le terrain sera vendu aux occupants par des annuités qui ne dépasseront pas 5000fr. Enfin, pour inciter les occupants à transformer leurs gourbis en habitations conformes aux règles élémentaires de l’hygiène et améliorables, l’Etat leur octroie des dons de 60000fr de matériaux. Ainsi, « Megrine recasement » qui sera doté des bâtiments publics nécessaires, cessera d’être l’un de ces « bidonvilles » dont on déplore la présence dangereuse auprès de toutes les agglomérations(11).

2-Gestion du Lotissement urbain de Megrine-Coteaux (1927-1948)

Pour gérer les nouveaux lotissements de Megrine-Coteaux, il devient indispensable de créer un organisme susceptible d’assurer la gestion et le développement du centre. Vu le nombre réduit de la population (inférieur à 500 âmes), il a été décidé de créer une association syndicale de propriétaires.Approuvée par le décret du 6 Décembre 1927(12), l’association n’est qu’une commune de forme simplifiée. Elle possède tous les éléments constitutifs d’une commune (conseil, directeur, tutelle, faculté d’exiger des taxes, domaine communal et périmètre défini). Elle perçoit obligatoirement une cotisation représentative de la taxe locative de 250fr, en plus des droits d’entrée et des taxes électriques. L’association qui a pour siège le château de Megrine se fera construire, par la suite,un nouvel immeuble contenant une vaste salle de réunions et de fêtes, un cercle avec bibliothèque et un poste de police. Le nouveau bâtiment est inauguré en 1937 par Mr Armand Guilon, le Résident général de France en Tunisie(13).

  • Attributions de l’Association Syndicale Des Propriétaires.

En dépit de ses moyens limités, l’association syndicale de Megrine réalisera en dix ans (1929-1939) une œuvre édilitaire remarquable : installation d’un réseau public et privé, douze kilomètres de rues asphaltées, adduction d’eau potable, aménagement d’un parc de plusieurs hectares, terrains de jeux et de sports, un immeuble public doté d’une salle de fêtes et une église. Mais en raison du déclenchement de la deuxième guerre mondiale en 1939, l’Etat supprime son soutien financier à l’association, qui continue difficilement à répondre aux besoins des habitants du quartier. Les taxes syndicales qu’elle reçoit de ses adhérents, suffisent à peine à couvrir les travaux de nettoiement et d’éclairage public. De sorte que la ville de Mégrine traversera une phase difficile, qui s’étendra sur des années. Ses habitants qui réclament avec force la constitution d’une commune, ne seront pas entendus, car l’administration a d’autres préoccupations plus urgentes.
Malgré les conditions relativement contraignantes de la période de l’entre-deux-guerres, l’association syndicale de Mégrine s’applique à donner vie au centre de Megrine-Coteaux, en y intégrant des équipements publics.  En 1936, la ville compte plus de 1200 habitants, presque tous de nationalité française et pour la plupart catholiques, d’où la nécessité de faire construire une église, dont la première pierre sera posée en 1936, en présence de l’archevêque de Carthage; Mgr Lemaitre(14). L’église est située en face de la grande salle des fêtes et donne directement sur le lac.  Ensuite, on aménagera un grand parc public, des terrains de jeux et de sport : trois courts de tennis, un terrain de jeu de boules et enfin, un terrain gazonné pour les amateurs de football. L’association a également choisi l’emplacement d’un cimetière au profit de la communauté chrétienne de Megrine(15) et procédé à son aménagement(16).
L’association syndicale des propriétaires s’est en outre , occupée  de la vie culturelle de la cité , en programmant une salle des fêtes destinée à accueillir des manifestations culturelles, religieuses et politiques : concerts, conférences, fêtes nationales, messes solennelles, fêtes religieuses et patriotiques, représentations théâtrales, soirée, bals, etc .

Fig.2 : Plan de lotissement de Megrine – Coteaux. Source Conservation de la Propriété Foncière.

  • La production architecturale à Megrine – coteaux

Au bout de vingt ans, la colline de Mégrine change de paysage. Elle est embellie par de belles villas, qui témoignent d’un grand raffinement dans le style architectural. Environ 250 villas particulières se dressent sur la colline ;les unes arborent des terrasses blanches dans un style arabisant, alors que d’autres prennent des allures de cottages normands, qui rappellent par leur architecture, le mas provençal. Toutefois, certaines villas sont marquées par les nouveaux courants architecturaux, à l’instar du style art déco et art nouveau dans l’expression de leurs façades ou encore dans le traitement de leurs mobiliers urbains. Ces villas sont toutes entourées de jardins. Qu’elles soient cachées par la verdure ou agrémentées de parterres de fleurs, elles sont méticuleusement entretenues, soignées et propres(17).

Fig.3 : villas style provincial

Fig.4 : villa néo-style classique

Fig.5 :villa style Art nouveau

Fig.6 : Villa style classique

L’association a siégé au château de Megrine jusqu’à 1931. Puis, elle a fait construire la maison communale qui regroupera jusqu’en 1963 tous les services administratifs de la commune. Megrine-Coteaux s’est également distinguée par de nombreux édifices publics, dont on retiendra notamment le château, l’église et la cave à vin.

Le château de Megrine

A la fin du XIXe siècle et jusqu’à 1924, il y avait dans le grand domaine de Mégrine une ancienne villa mauresque, qui était la résidence principale du comte Foyet qui portait le nom de « Château de Mégrine ». L’ayant agrandie et embellie, ce dernier l’a gardée encore pour deux ans, après avoir vendu tout le domaine à la Direction Générale de l’Agriculture et de Colonisation. Entre 1927 et 1929, le château du comte Foy devient le siège de l’Association Syndicale Des Propriétaires, qui y programme les activités culturelles et sportives de l’époque. En octobre 1931, le château est légué à l’Education Nationale et transformé en une école primaire, en activité jusqu’à ce jour.

Fig.7 : vue générale sur le château de Megrine en 1886

Fig.8 : Terrasse du château donnant sur le lac de Tunis

Fig.9 : Cours sud après les travaux d’embellissement (1921)

Fig.10 : façade actuelle de l’école primaire Megrine Coteaux

Le château de Mégrine est une grande demeure dans le plus purstyle mauresque, avec ses plafonds en boiseries, ses cours peuplées d’orangers ornées d’arcades à fines colonnettes et sa piscine entièrement tapissée de carreaux de faïence en provenance d’Espagne ou du Maroc(18). Pour des raisons purement fonctionnelles et liées à l’enseignement, cette école a fait l’objet de multiples extensions, qui ont altéré l’originalité du lieu et affecté son authenticité. D’ailleurs, l’Association de Megrine Pour l’Innovation Et La Sauvegarde s’est lancée dans de nombreuses actions de sensibilisation en faveur du château et a même demandé son classement en 2014(19).

– La cave à vin

Au début du siècle dernier, les propriétaires de vignes à Megrine ont fondé une coopérative et utilisé la cave du comte Foy pour continuer à produire le cru de Megrine. La société « cave coopérative vinicole » occupe depuis 1928 les bâtiments à usage de caves du lotissement de Megrine. Elle sera louée par l’Etat tunisien de 1928 à 1945,à l’issue d’une convention, qui inclut les bâtiments à usage de cave, les dépendances et le matériel vinaire compris dans le lotissement (décret en date du 8 octobre 1936)(20)  .
D’un point de vue architectural, la cave est constituée de deux structures : une structure apparente ayant la forme d’une bâtisse à charpente et à toiture inclinée et une seconde, qui est un espace souterrain renfermant des couloirs et des espaces dégagés pour le dépôt, l’exposition et la dégustation du vin. La cave est encore en exploitation et produit jusqu’à nos jours du vin d’une grande qualité.

Fig.11 : vue sur la façade extérieure de la cave

Fig.12 : ambiance intérieure de la cave à vin

Le 1er janvier 1949, la ville de Megrine est transformée en commune(21). De ce fait, l’Hôtel de Ville cesse d’être le lieu de réunion de l’association syndicale, pour servir aux délibérations du conseil municipal présidé par M. Daussat(22). Cette transformation est d’autant plus nécessaire que la population a quadruplé en vingt ans, passant de 400 à 2000 habitants en 1952 ; sans compter les 1500 habitants de la cité de recasement et la population de Megrine Lescure.

 3-L’émergence de la commune de Megrine de 1948-1956

La création de la municipalité de Megrine s’est accompagnée d’un élargissement de son périmètre communal, qui englobe désormais la cité Lescure, Megrine recasement et une partie de Fondouk-Choucha. L’intégration de la cité Lescure, en particulier, n’a pas été très appréciée par les nouveaux élus qui considèrent cette zone comme étant une lourde charge qui s’ajoute à leurs attributions et pose des problèmes sur plus d’un titre(23). D’abord, Megrine – Coteaux est une agglomération de fonctionnaires, de retraités et de petits rentiers menant une existence assez retirée, tandis que Megrine – Lescure est une cité ouvrière dont toute l’activité dépend de la vie industrielle de Tunis. Ensuite, ces deux entités ne sont reliées que par une piste traversant un champ long de plus d’un Km. L’on conçoit alors les difficultés qui résulteraient de cette situation topographique et qui entraveraient la bonne marche des services municipaux unifiés. De surcroît, il faut prendre en compte l’importance des charges qui pèseraient sur le contribuable, si le rattachement de Megrine –Lescure à Megrine Coteauxétait effectué. En plus, la direction des finances estime que cette opération ne serait pas en faveur de Megrine-Coteaux, puisque 300 maisons du centre ouvrier édifiées en 1932 et imposables à compter du 1erjanvier 1948,produisent à titre de taxes locatives, une taxe annuelle de 63 000fr. Par ailleurs, l’état de la voirie de cette cité est très délabré, sa réfection et celle des autres services (égouts),entraîneraient des dépenses de l’ordre de plusieurs millions. Les habitants de Megrine-Coteaux ne voudraient pas participer à de tels frais. D’autant  que leur ville a déjà un statut organique et un service administratif pouvant lui permettre de se transformer en commune, alors que la cité Lescure est gérée par la caisse mutuelle du crédit immobilier, qui en est le propriétaire et dont le régisseur encaisse les loyers. Le dernier handicap affecte le statut des occupants. En effet, les habitants de Megrine-Coteaux sont tous des propriétaires, alors que ceux de la cité Lescure sont des locataires de l’Etat et c’est précisément là que réside toute la différence.
Compte tenu de son nouveau statut de commune et dans le cadre de l’élargissement de ses prérogatives et du renforcement de ses biens immobiliers, l’Etat a cédé à la commune de Megrine un parc public,en l’occurrence, un immeuble d’une contenance de 6ha qui correspond à presque la totalité de la parcelle N°173 du TF Megrine Etat N°32173(24), destiné à être affecté en square et en parc public (tennis club et Union Omnisport De Megrine -Coteaux).
En 1951, la commune élabore son plan d’aménagement urbain. Mais le projet préparé par M. Rousselsera rejeté à trois reprises, à cause de l’absence d’une planification de zones d’extension pour l’habitat, sachant que toutes les versions étudiées avantagent plus les zones industrielles(25). Les conseillers considèrent que le projet présenté constitue une entrave insurmontable au développement de l’habitat, à une époque où précisément, les pouvoirs publics adoptent une politique d’encouragement en faveur de la construction à usage d’habitation(26). D’ailleurs, à l’issue des discussions qui se poursuivent jusqu’à février 1955, on établira un compromis pour la réduction de la surface industrielle au profit de l’habitat.

4-Mégrine depuis la période de l’indépendance : développement urbain et disparité spatiale

Durant les premières années de l’indépendance, le nouveau conseil municipal s’engage à renforcer les équipements publics de Mégrine-Coteaux, à savoir : la construction d’un marché municipal, un kiosque à journaux, un café maure ainsi que des services commerciaux. Il procède également au boisement de son parc, à l’édification de la clôture du stade et à la remise en état de ses terrains de sport. Dans les autres quartiers de Megrine, le conseil s’occupe de l’infrastructure du nouveau quartier de Sidi-Rezig (viabilisation des chaussées et éclairage public), fait construire une école primaire à Megrine-Chaker et un centre de formation professionnelle à la cité Lescure.
Quelques années plus tard, le conseil municipal encouragera la construction de logements populaires dans la cité-Chaker, qui appartiennent à trois coopératives ouvrières : El Amen, El Enchirah et Ennouhoudh El Ijtimai. Puis, dans le cadre de la lutte contre l’habitat anarchique,19 logements seront construits pour remplacer les gourbis, 11 immeubles et 214 maisons(27). À Megrine-Coteaux, l’action du conseil municipal cible plutôt un habitat social de moyen standing,en envisageant des accords avec des opérateurs publics (SNIT, STB) visant la construction de logements sociaux entourés de quarante espaces verts, qui contribueraient à l’aération et à l’embellissement des nouveaux quartiers. Enfin, le Conseil Municipal s’engage dans la création d’une voie rapide appelée Z4, qui permettra aux habitants de la ville de rejoindre la capitale en moins de cinq minutes.
Depuis quelques années,Megrine est une délégation qui couvre une superficie d’environ 900ha et qui compte 26 964 habitants(28). La ville évolue continuellement, mais garde encore des entités urbaines disparates,qui changent au grès de leurs atouts et de leurs potentiels. Megrine-Lescure ou « Riadh » a relativement conservé son allure d’origine et sa vocation en tant que zone résidentielle de moyen standing, ne dépassant pas la hauteur de R+2. Néanmoins, la voie ferrée constitue toujours un obstacle physique, en raison de son éloignement des autres entités urbaines voisines.Par ailleurs, la cité de Megrine-Chaker s’est beaucoup agrandie depuis l’indépendance, car la zone a été renforcée par des équipements socio-collectifs et par un parc logement, tout en maintenant son caractère social et populaire.
Megrine -Coteaux a évolué autrement. Le quartier est de plus en plus sollicité, étant donné sa proximité de Tunis, sa bonne desserte assurée par les moyens de transport, son cadre urbain et paysagé. La cité se distingue également parle standing de ses équipements scolaires étatiques et privés, par la variété de ses services préscolaires et garderies. Cette sollicitation dont elle fait l’objet, a engendré une forte spéculation foncière qui s’est traduite par la densification du tissu existant et par le changement d’usage de l’avenue Taib Mhiri. En raison de la politique générale de densification, plusieurs lots ont subi des opérations de morcellement,qui se sont accompagnées de travaux de démolition d’anciennes villas au profit de nouvelles constructions. La majorité des charmantes villas situées sur les grands axes routiers, ont été transformées en immeubles d’habitation à une hauteur de R+4.
Si de telles transformations augmentent l’attractivité du quartier et permettent d’y insuffler une nouvelle vie, elles menacent également d’altérer son identité urbaine et architecturale, de faire disparaître le patrimoine et l’histoire d’un lieu, qui s’est longtemps distingué par la richesse et l’originalité de son architecture.

Fig.13 : Le Plan d’aménagement urbain de la ville de Megrine

Conclusion

Le centre de colonisation de Megrine a été conçu dans le cadre de la mise en place d’une politique de peuplement, visant à renforcer la présence des Français dans la Régence, au début du XXe siècle. L’originalité du lieu et de son site naturel ; de même sa desserte et sa proximité de Tunis, ont poussé l’administration coloniale à y créer d’abord un lotissement suburbain, puis urbain au profit d’une catégorie sociale aisée. Quelques années plus tard, elle fera construire à Megrine une cité ouvrière destinée aussi bien aux ouvriers français qu’aux populations autochtones et italienne.Mais la ville de Megrine assistera aussi à l’émergence d’une cité anarchique, construite par des ouvriers agricoles ou par des domestiques travaillant pour les notables de la ville.
Le petit centre de colonisation habité par une classe sociale privilégiée est devenu une ville multiple. L’analyse du contexte politique et socio-économique de Megrine,montre que sa disparité spatiale est en même temps une cause et une conséquence de l’intervention de différents acteurs. Cette disparité révèle également l’existence d’un clivage entre ses habitants, qui persiste encore depuis l’époque du protectorat. Et malgré les grands efforts déployés pour remédier à cette disparité, Megrine demeure une ville très hétérogène, voire fortement ségrégative.

Bibliographie

Les sources d’archives:

  • Les archives municipales de Megrine : dossier du syndicat des propriétaires
  • Le carnet historique de l’école Megrine Coteaux 1931-1943
  • La Dépêche tunisienne en date du 25 juin 1952 et 5 juillet 1952
  • L’Afrique du nord illustrée 18 avril 1936 et 19 décembre 1931
  • Les Archives Nationales
    • Série E- Carton197-Dossier10
    • Série E-Carton 180- Dossier 39
    • Série E- Caton 272- Dossier 4
    • Série SG2 Carton80- Dossier 5
    • Série E-Carton 252 Carton 6/45
    • Série A- Carton 4- Carton 16
    • Série A-Carton4- Série 29
    • Série M5- Carton 11- série 584

Les études

Sebag Paul, 1998, Tunis, Histoire d’une ville, Harmanttan, Tunis.
Medfai Ahmed, Ahmed Abdelkefi et Jilani Gharsallah, 1987, Megrine, hier et aujourd’hui, Société d’Arts graphiques d’Edition et de Presse, Tunis.

Notes

(1) Ce domaine renferme un vignoble de 165 ha, une culture céréalière de 350 ha, dont 150 ha de blé, une plantation d’amandiers de 12 ha. Le surplus du domaine sert pour les bovins et les alevins.
(2) Archives de la conservation foncières, TF 32173.
(3) A.N.T. , Série E Carton 252 dossier 6/45.
(4) La Dépêche tunisienne du 25 juin 1952.
(5) Parmi ces parcelles, le domaine de Megrine figure dans le Titre Foncier 26735 correspondant à l’emprise du lotissement de « Megrine coteaux ». Il a été exproprié pour utilité publique en 1928 par un décret beylical au profit de la Direction Générale des travaux publics.
(6) Arrêté signé par Lescure ; Directeur Général de colonisation et de commerce.
(7) A.N.T. , Série E Carton 252, dossier 6/45.
(8) La Cité porte le nom de Lescure en hommage à l’ancien Directeur Général de l’Agriculture, du commerce et de la colonisation, à qui la Tunisie doit l’organisation et le développement de l’œuvre des habitations à bon marché.
(9) L’Afrique du Nord Illustrée 19 décembre 1931
(10) La Dépêche tunisienne, 25 juin 1952.
(11) La Dépêche tunisienne, 25 juin1952.
(12) Archives municipales de la ville de Megrine.
(13) Ahmed Medfai, Ahmed Abdelkefi et Jilani Gharsallah, 1987, p. 61.
(14) La Dépêche tunisienne en date du 5 juillet 1952.
(15) Le terrain retenu pour le cimetière avait une superficie de 14 600m² et appartenait aux habous de Sidi Bou Said (Douamis hannona). (Ahmed Medfai, Ahmed Abdelkefi et Jilani Gharsallah, 1987, p. 167).
(16) A.N.T. , Série E Carton 272, dossier 4.
(17) L’Afrique du Nord illustrée 18 avril 1936.
(18) La Dépêche tunisienne du 5 juillet 1952.
(19) Dossier de classement du château de Megrine élaboré par l’association de Megrine pour l’innovation et la sauvegarde (AMIS).
(20) A.N.T. , Série E Carton 252, dossier 6/45.
(21) ANT, Série E, carton 180, dossier 39.
(22) La Dépêche tunisienne du 25 juin1952.
(23) Lettre en date du 24 janvier 1948 (Série A Carton 4 dossier 29).
(24) Décret en date du 22 novembre 1954.
(25) 27 octobre 1951 : le CM rejette à l’unanimité l’avant-projet.
(26) A.N.T., Série M5 Carton 11,dossier 584.
(27)  Ahmed Medfai, Ahmed Abdelkefi et Jilani Gharsallah, 1987, p. 85.
(28) Recensement 2014.

Pour citer cet article

Saloua Ferjani, « Le centre de colonisation de Megrine de 1924 à nos jours Disparités spatiales et spécificités architecturales« , Al-Sabîl : Revue d’Histoire, d’Archéologie et d’Architecture Maghrébines [En ligne], n°4, Année 2018.
URL :
 http://www.al-sabil.tn/?p=3820

Auteur

* Assistante à l’ENAU.
Laboratoire d’Archéologie et d’Architecture Maghrébines.